Polyphile a apporté avec lui le manuscrit de sa Psyché pour le lire à ses amis. À un moment, il interrompt sa lecture et dit:
Dispensez-moi de vous raconter le reste: vous seriez touchés de trop de pitié au récit que je vous ferais.—Eh bien, repartit Acante (Racine), nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!… La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas moindres que ceux du rire. Je tiens même qu'ils sont plus grands et crois qu'Ariste (Boileau) est de mon avis.
Et là-dessus, on discute si la comédie, qui fait rire, est supérieure, ou non, à la tragédie, qui fait pleurer. Gélaste défend la comédie et le rire par des plaisanteries qui nous font croire que Gélaste est bien Chapelle et non pas Molière. Et c'est Boileau, plus âgé que Racine, c'est Boileau, le critique en titre de la bande, qui plaide pour la tragédie, et pour le plaisir délicat des larmes et de la pitié: mais Racine-Acante approuve et goûte tous ses arguments.
Votre erreur, dit Ariste-Boileau, provient de ce que vous confondez la pitié avec la douleur. La pitié est un mouvement charitable et généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon gré… Nous nous mettons au-dessus des rois par la pitié que nous avons d'eux… Les beautés tragiques enlèvent l'âme, et se font sentir à tout le monde avec la soudaineté des éclairs.
Quand la lecture de Psyché est terminée:
Ne croyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donné le plus de plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâché d'exciter en vous la compassion?—Ce que vous dites est fort vrai, repartit Acante (Racine): mais je vous prie de considérer ce gris-de-lin, ce couleur aurore, cet orangé et surtout ce pourpre qui environnent le roi des astres… En effet, il y avait longtemps que le soir ne s'était trouvé si beau… On lui donna (à Acante) le loisir de considérer les dernières beautés du jour; puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien pour leur guide.
Ainsi, La Fontaine nous montre dans Racine, vers 1663, un jeune homme extrêmement sensible, amoureux des spectacles de la nature plus que Boileau et Chapelle, autant que La Fontaine lui-même,—et amoureux de la tragédie.
Et, en effet, Racine, en ce temps-là, achevait d'écrire la Thébaïde ou les Frères ennemis.
Pourquoi ce sujet et non un autre? Je n'en sais rien. Il avait vingt-trois ans; il voulait faire une tragédie; on lui avait conseillé ce sujet-là; il l'avait accepté. Il dira dans une préface des Frères ennemis écrite pour l'édition collective de 1676:
Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit. Ils m'excitèrent à faire une tragédie et me proposèrent le sujet de la Thébaïde.