Ainsi, ce sujet, il ne l'a pas choisi. Il ne pourra pas le saisir et l'étreindre avec amour, y souffler toute son âme (comme il le fera, plus tard, pour Andromaque). La composition de sa première œuvre ne sera pour lui qu'un exercice,—passionné sans doute, mais un exercice.
Ce sujet terrible, s'il ne l'a pas choisi, le tendre jeune homme l'a accepté pourtant. Déjà, à Uzès, nous avons vu qu'il s'intéressait aux passions violentes et qui vont jusqu'au bout.
Mais ce sujet, comment le traitera-t-il? Racine vit familièrement, depuis quelques années, avec Molière, si vrai, avec La Fontaine, si naturel, avec Furetière, l'ennemi du romanesque, avec Boileau, qui sera le théoricien de la nouvelle école et qui va écrire, l'année suivante, le Dialogue des héros de roman (1664). Racine traitera donc son sujet avec une raison étonnante (qui apparaît mieux si l'on songe que, vers ce temps-là, Pierre Corneille écrivait Œdipe, Sertorius et Sophonisbe, Thomas Corneille son Timocrate, et Quinault son Astrate, et si l'on y compare la Thébaïde du nouveau venu).
Racine, avant de faire sa pièce, a lu (outre les Sept devant Thèbes d'Eschyle, grande symphonie épique et lyrique plus que dramatique, et où il ne pouvait rien prendre) les Phéniciennes d'Euripide, le long fragment de la Thébaïde latine attribuée à Sénèque, et l'Antigone de Rotrou (1638).
Oh! la tragédie d'Euripide est fort belle. Mais elle ne contient guère qu'une grande scène proprement dramatique: la scène entre Jocaste et ses deux fils. Le reste est, presque autant que chez Eschyle, lyrique ou épique. Beaucoup de mythologie (qui plaisait aux Athéniens, puisque c'était la leur); beaucoup de pittoresque; les récits et les descriptions sont d'une couleur extraordinaire; Euripide s'y est particulièrement appliqué. Et pourquoi ce titre: les Phéniciennes? C'est que des Phéniciennes y forment le chœur. Ces Phéniciennes sont des captives que les Tyriens envoyaient à Delphes pour y être consacrées à Apollon, et qui ont été obligées, par l'arrivée inattendue de l'armée des Argiens, de s'enfermer dans Thèbes. Mais pourquoi Euripide a-t-il voulu qu'elles formassent le chœur? «C'est, dit le scholiaste, pour qu'elles pussent, étant étrangères, reprocher son injustice à Étéocle.» Mais c'est bien plutôt encore à cause de la richesse et de la singularité de leur costume exotique, et pour en amuser les yeux des Athéniens.
En outre, la pièce d'Euripide reste liée étroitement à un drame antérieur et à toute l'histoire du malheureux Œdipe. La haine mutuelle de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le désespoir de Jocaste et la mort d'Hémon, c'est le fruit de la première faute d'Œdipe, puis de ses imprécations sur lui-même et sur sa race. Car, suivant une idée qui remplit le théâtre grec, toute faute amène un malheur, et les malheurs ensuite s'enchaînent fatalement. Les Phéniciennes, c'est un épisode de la vie d'Œdipe. Pendant tout le drame, le vieil aveugle est dans un souterrain du palais, où ses fils l'ont séquestré; et, après la mort d'Étéocle, de Polynice et de Jocaste, il sort du palais pour se mêler aux lamentations, prend ensuite la route de l'exil, appuyé sur Antigone, et s'en va vers Colone où il doit mourir.
Racine, très nettement, écarte presque tout le lyrisme, et le pittoresque, et la mythologie des Phéniciennes. Il réduit exactement son sujet à l'histoire de la haine et de la querelle des deux frères et à ses conséquences immédiates. Il ne retient des Phéniciennes que ce qu'il croit pouvoir intéresser les hommes de son temps.
De la déclamatoire et très peu dramatique Thébaïde de Sénèque, il ne note que quelques traits. De même de la Thébaïde de Stace.
Puis il lit l'Antigone de Rotrou (de 1638).
L'Antigone de Rotrou est une espèce de drame romantique. Shakespeare, si par hasard il eût rencontré ce sujet (une trentaine d'années auparavant), l'eût sans doute traité un peu de la même façon, avec seulement plus de génie. (Les rapports sont d'ailleurs nombreux et frappants entre Shakespeare, bien que complètement ignoré chez nous, et notre théâtre des trente premières années du XVIIe siècle.)