Rotrou a besoin de beaucoup de faits et d'événements. Il ne sait pas faire quelque chose de rien. Il ne peut tirer de la tragédie d'Euripide qu'un peu plus de deux actes. Alors il joint aux Phéniciennes toute l'Antigone de Sophocle (c'est-à-dire l'histoire de la résistance d'Antigone à Créon qui a défendu d'ensevelir Polynice). Et cela ne lui suffit pas encore. Il complique tant qu'il peut. Il emprunte à Stace cet épisode: après le duel des deux frères, la nuit, sur le rempart de Thèbes, Argis, veuve de Polynice, cherche son corps «une lanterne à la main». Elle rencontre Antigone occupée à la même recherche. Les deux femmes se reconnaissent et s'embrassent. Et cela forme un très beau tableau. Rotrou imagine encore qu'Antigone, sa sœur Ismène repentante et Ménète, «gentilhomme de la reine Argis», se disputent devant Créon l'honneur dangereux d'avoir enfreint son arrêt. Et cette invention a, comme la première, l'inconvénient de diviser l'intérêt, qui, dans la seconde partie du drame, se devrait concentrer sur Antigone.

Au surplus, la pièce de Rotrou est d'une composition fort lâche. L'exposition est très confuse. Le lieu de la scène change, même dans l'intérieur des actes: nous sommes successivement dans la chambre de Jocaste, sous la tente de Polynice, sous les remparts, dans la chambre d'Antigone, sur les remparts, chez Créon, dans le tombeau d'Antigone. Partout, dureté, emphase, subtilités ineptes, jeux bizarres d'antithèses. Çà et là de magnifiques éclairs de poésie ou de passion. Je le répète, cela ressemble assez à une tragédie d'un contemporain de Shakespeare. Même, la scène d'Hémon dans le tombeau d'Antigone fait un peu songer, par l'outrance fleurie du style et par le décor, à Roméo près de Juliette morte.

De l'Antigone de Rotrou, Racine ne garde rien. C'est sur la tragédie d'Euripide qu'il travaille.

Attentif à l'unité d'action, il retranche même l'espèce d'épilogue qui termine les Phéniciennes: les lamentations sur les cadavres, l'interdiction d'enterrer Polynice, le départ d'Œdipe et d'Antigone.

La pièce d'Euripide ainsi réduite, cette pièce dont Rotrou n'avait guère tiré plus de deux actes, Racine en tire ses cinq actes entiers, et cela, en ne gardant que les personnages strictement nécessaires à l'action.

Comment s'y prend-il? Très simplement. Il recule jusqu'au quatrième acte la grande scène, la scène capitale, entre, Jocaste et ses deux fils (comme, plus tard, dans Bérénice, il retardera jusqu'au quatrième acte la rencontre décisive des amants). Pour remplir les trois premiers, il trouvera assez de matière dans les sentiments qu'excite la discorde de deux frères chez Jocaste, Antigone, Hémon, Créon. De ce dernier, notamment, Racine développe et l'on peut dire qu'il invente le caractère et le rôle.

Et, au dernier acte (seule trace d'inexpérience), par un goût immodéré de l'unité d'action, et pour que la pièce soit finie, bien finie, et ne puisse plus recommencer, il tue tous ses personnages, sans exception.

Bref, Racine, à vingt-trois ans, n'a pas encore tout son génie; mais il a déjà tout son système dramatique.

Et il a déjà presque tout son style. Ici, il faut citer. Je choisis trois petits morceaux de ton différent: quelques vers d'amour d'Hémon et d'Antigone; quelques vers de psychologie juste et aisée où le politique Créon explique pourquoi il veut que les deux frères se rencontrent pour un accommodement; et quelques vers d'Étéocle au moment où il attend Polynice et sent redoubler sa haine à l'approche de son frère.

Hémon et Antigone (acte II, scène I):