HÉMON
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Un moment loin de vous me durait une année,
J'aurais fini cent fois ma triste destinée,
Si je n'eusse songé jusques à mon retour
Que mon éloignement vous prouvait mon amour,
Et que le souvenir de mon obéissance
Pourrait en ma faveur parler en mon absence
Et que, pensant à moi, vous penseriez aussi
Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.
ANTIGONE
Oui, je l'avais bien cru, qu'une âme si fidèle
Trouverait dans l'absence une peine cruelle;
Et, si mes sentiments se doivent découvrir,
Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir,
Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume
Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume.
Mais ne vous plaignez pas: mon cœur chargé d'ennui
Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui…
Créon (acte III, scène VI):
Des deux princes, d'ailleurs, la haine est trop puissante;
Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente.
Moi-même je saurai si bien l'envenimer
Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer.
Les autres ennemis n'ont que de courtes haines:
Mais, quand de la nature on a brisé les chaînes,
Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir
Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir.
L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère,
Mais leur éloignement ralentit leur colère;
Quelque haine qu'on ait contre un frère ennemi,
Quand il est loin de nous on la perd à demi.
Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient:
Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient;
Que, rappelant leur haine au lieu de la chasser,
Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser…
Étéocle enfin (clairement et suffisamment différencié de Polynice, lequel est plus humain et d'ailleurs dans son droit):—Acte IV, scène I:
Je ne sais si mon cœur s'apaisera jamais:
Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais.
Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée.
Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année;
Elle est née avec nous; et sa noire fureur
Aussitôt que la vie entra dans notre cœur.
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance;
Que dis-je? nous l'étions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d'un sang incestueux!
Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux,
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau,
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
On dirait que le ciel, par un arrêt funeste,
Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste,
Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour.
Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue,
Ne crois pas que pour lui ma haine diminue;
Plus il approche, et plus il me semble odieux;
Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux.
J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire;
Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire.
Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié;
Et je crains son courroux moins que son amitié.
Je veux, pour donner cours à mon ardente haine,
Que sa fureur au moins autorise la mienne;
Et, puisque enfin mon cœur ne saurait se trahir,
Je veux qu'il me déteste afin de le haïr!…
Ne vous y trompez pas. Tout ceci ne paraît point extraordinaire sans doute: mais pourtant c'est la première fois qu'on écrit au théâtre avec cette pureté soutenue. On a dit que, dans la Thébaïde, Racine subissait l'influence de Corneille. Fort peu, je vous assure. Elle ne se fait sentir que rarement, dans quelques vers emphatiques et à antithèses. En réalité, cet exercice d'écolier, qui n'est pas éclatant, est déjà secrètement original. Si on le compare aux deux Corneille et à Quinault, on est tenté de dire que Racine y invente le «goût». Racine n'aura qu'à cultiver et développer en lui ce don de composition exacte et d'analyse lucide et, pour le style, ce don de simplicité précise et souple et de violence enveloppée sous une forme harmonieuse; et, s'il rencontre alors un sujet qui l'émeuve à fond, il écrira Andromaque.