«ALEXANDRE».—LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL

Le seconde pièce de Racine, jouée à la fin de 1665, fut Alexandre. Alexandre est extrêmement différent de la Thébaïde. Ce n'est point une tragédie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des personnages y soit tué dans une bataille. C'est une comédie héroïque et galante, très française, très conforme à l'esprit et aux imaginations du jeune roi et de la cour. Alexandre m'apparaît comme une espèce de glorieux carrousel en vers.

Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-même Pourquoi a-t-il choisi
Alexandre? Et qu'en a-t-il fait?

On m'a enseigné, quand j'étais enfant, qu'il y avait quatre grands capitaines: Alexandre, Annibal, César, Napoléon.

Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a été le plus beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus merveilleuses.

Annibal a agi dans un domaine très limité. Il s'est contenté de venir de Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phénicien, un Sémite. Nous avons peine à nous représenter son visage et son costume (au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grâce dans l'aventure de ce Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun geste élégant, aucun mot généreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu cette malchance que son histoire nous a été racontée seulement par ses ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute.

Nous goûtons César, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse à nos lointains ancêtres, et qui est devenu un des nôtres. Mais César n'est pas proprement un conquérant, un homme de guerre. Il paraît même que, dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de génie stratégique. César est surtout un politique; c'est aussi un écrivain; et c'est même un dilettante.

Décidément, il n'y a que Napoléon qui égale Alexandre. Que dis-je? L'Histoire de Napoléon est un drame plus complet, mieux machiné, plus riche en péripéties et en coups de théâtre; et un drame aussi qui contient plus de passion, d'émotion et de larmes.

Oui, mais pour les imaginations fraîches, Alexandre l'emporte encore, par l'éloignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du héros, mort à trente-trois ans, par la grandeur, l'étendue et la rapidité matérielle de son action sur les hommes.

Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de l'histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grèce, et l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'Égypte, et la Perse, et la Bactriane, et l'entrée de l'Inde mystérieuse; qu'il a fondé soixante-dix villes, et que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée; et il est très vrai aussi qu'il a parlé grec; qu'il a eu pour précepteur Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homère comme nous; qu'il a été le contemporain et le compatriote de poètes et d'orateurs dont nous connaissons les œuvres; et que, s'il revenait tout à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être compris de lui.