Mais ce personnage très historique est resté légendaire, sans doute parce qu'il s'est mû, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et de la critique de son temps; que sa vie n'a pu être racontée que sur des documents très incomplets et très mêlés, et qu'enfin elle n'a été écrite que plusieurs siècles après sa mort, par le strict et prudent Arrien, le facile Plutarque, l'abréviateur Justin,—et par le demi-romancier Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Théodose, ou si même il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen âge.

À travers ces incertitudes, ce qui est sûr, c'est que, plus qu'aucun autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appelé le «surhomme», disons simplement le grand homme d'action. Ce fut évidemment un être magnifique, un individu incroyablement doué. Il est beau; il est fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux de toute son armée, et le plus résistant à la fatigue et à la souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux, tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au premier rang, comme un héros d'Homère. En même temps, élève d'Aristote, il sait la politique, les sciences, la médecine, et comprend sans doute la métaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les instruments (sauf de la flûte). Il sait par cœur l'Iliade et la moitié de l'Odyssée. Tous ses sentiments sont d'une extrême intensité. Il tue Clitus par colère; mais il s'arrache les cheveux, gémit et se lamente pendant trois jours. Sa morale, c'est d'être fort et grand pour agir sur les autres; c'est d'étendre son être le plus qu'il peut. Il se reconnaît tous les droits dans l'instant où il a besoin de les exercer. C'est qu'il croit réellement à sa destinée supérieure. Cruel, atroce, comptant pour rien le sang versé quand il s'agit de la sécurité de son inappréciable personne, le reste du temps, il est aisément magnanime, clément, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la vertu est belle, parce que la vertu est utile.

Il a des mots et des gestes à la Napoléon. Dans les déserts de l'Oxus, après une longue marche à pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau qu'un des siens vient de trouver, et la répand par terre, parce qu'il ne peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait asseoir à sa place, près d'un feu de bivouac, un vétéran à moitié gelé; et, quand le soldat le reconnaît et se lève épouvanté:

Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le siège du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauvé.

Son intelligence est à la fois vaste, excessivement imaginative et précise. Les généraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des chefs-d'œuvre de tactique. Et il est évident que l'homme qui a fait parcourir à son armée, en si peu de temps, des espaces si démesurés, est le roi de la marche stratégique.

D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire, mais c'est réellement un conquérant civilisateur. Et il le sait, et il le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le croit, en ce sens qu'il se considère comme élu par les puissances d'en haut. Mais sa divinité, utile à ses desseins, lui permet le sourire. Une fois qu'il est blessé:

On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empêche pas ma jambe de me faire diablement mal.

Il met de la coquetterie à bien traiter les vaincus. Il respecte leurs usages et même les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des femmes perses. Il prêche d'exemple en épousant Roxane, puis Statira, fille de Darius. Un jour, à Babylone, il célèbre à la fois, dans une fête énorme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la fête, un vieux brahme qu'il a ramené de l'Inde, las de cette vie transitoire, monte volontairement sur un bûcher devant toute l'armée.

Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reçoit à Babylone des ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie: des Bruttiens, des Lucaniens, des Étrusques; il en vient d'Afrique: des Carthaginois, des Lybiens, des Éthiopiens. Des Scythes d'Europe s'y rencontrent avec des Celtes et des Ibères. Alexandre veut, de propos délibéré, rapprocher et mêler les peuples. Plutarque dit splendidement à propos des dix mille mariages célébrés à la fois:

Comme dans une coupe d'amour se mêlaient la vie et les mœurs des différentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur vieille inimitié. (De la fortune d'Alexandre, I, 6.)