Il veut «tout conquérir pour tout élever». Et sans doute, mort en plein triomphe, à trente-trois ans, d'une série d'orgies dignes d'Hercule, il ne réussit pas tout à fait dans son énorme et magnanime entreprise. Mais toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit venu. Malgré tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnèrent plus qu'ils ne perdirent à son passage.
Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de refuge ou d'étape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis immobilisées dans les trésors des rois asiatiques, maintenant jetées dans la circulation; la civilisation grecque portée sur mille points de l'Asie; un nouveau monde révélé à la Grèce; les peuples, les idées, les religions, mêlés dans un commencement d'unité d'où pouvait sortir une société nouvelle, si l'ouvrier de ce grand œuvre eût vécu. (Victor Duruy.)
Tout cela est merveilleux, quoique inachevé; et il en est resté quelque chose, ne serait-ce que la délicieuse Alexandrie—et le souvenir de la plus extraordinaire peut-être des aventures humaines et de la plus propre à raviver et exalter les imaginations.
Mais pourquoi, nous sommes-nous demandé, Racine choisit-il Alexandre pour héros de sa deuxième pièce? Et qu'en a-t-il fait?
Racine, à vingt-cinq ans, est plein d'un grand désir de gloire, et, en attendant la gloire, d'un désir enragé de succès. La Thébaïde, tragédie très sombre et très sage, a fort joliment réussi pour un début. Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le «grand succès». Peut-être a-t-il été trop raisonnable dans la Thébaïde. Les deux auteurs favoris du public, à ce moment-là, c'est Thomas Corneille et Quinault. Ils plaisent par un certain héroïque galant, que Quinault pousse même jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La Calprenède, de mademoiselle de Scudéry sont en vogue. La Fontaine lui-même, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les raille, et fort spirituellement, dans son Dialogue des héros de roman. Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau.
Et puis, après tout, le héros amoureux, le héros galant, le guerrier qui fait des prouesses pour plaire à la femme qu'il aime et pour l'honorer, cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme à la fois a relevé socialement la femme et a rendu l'amour plus intéressant et plus subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout près de l'amour, le péché. Cette idée que l'adoration de la femme fait partie intégrante de l'âme d'un héros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine et voluptueuse d'un fait chrétien. Les gens du XVIIe siècle ont beau ignorer ou dédaigner les romans de gestes et mépriser l'architecture gothique, ils ont hérité, sans le savoir, de beaucoup de façons de sentir du moyen âge. Les réunions de l'hôtel de Rambouillet continuent les cours d'amour.
Le héros amoureux, c'est l'idéal de tous les jeunes seigneurs, et c'est l'idéal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine. Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rôle de héros bienfaisant. Il gouverne fort bien ces années-là (avec Colbert, Le Tellier, Louvois, Séguier, Lionne, qu'il a choisis lui-même). La France paraît prospère (oh! comme les pays sont prospères, avec beaucoup de misères au fond). Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore fait la guerre. Mais, en 1665, le père de la reine, Marie-Thérèse, étant mort, Louis XIV réclame la Flandre et la Franche-Comté pour remplacer la dot qui n'a pas été payée. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi envahira élégamment la Flandre et la Franche-Comté, dans une petite guerre rapide, presque pareille à un ballet militaire un peu accentué. Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est déjà reçu à la cour), et ce jeune roi goûte Racine, à qui il trouve une figure noble et beaucoup d'esprit.
Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se décide à faire une tragédie galante et si peu tragique, dans le goût du jour? ou pourquoi, voulant la faire, il songe à Alexandre? D'abord, il se trouve que ce héros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni Quinault ne s'en sont encore emparés. Et, justement, c'est le conquérant et le héros par excellence, et qui plaît d'autant plus au jeune Racine, que le jeune Racine, à cette époque, est, lui aussi, un conquérant, un homme affamé de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non? Quinte-Curce nous le montre «honnête homme», traitant avec courtoisie la femme et les filles de Darius, épousant par amour une dame persane. Et quand nous le tirerions un peu à nous, quand nous le ferions un peu ressemblant à un héros moderne, quel mal à cela? Et, si d'aventure on dit que c'est le roi, et si le roi lui-même se reconnaît en lui, quel mal à cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et grossière. Que si le roi en sait gré à l'auteur… eh bien, l'auteur s'en arrangera. Je considère Jean Racine à cette époque (je vous l'ai déjà dit) comme un charmant «arriviste», très ardent et très avisé.
Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrête à l'un des plus beaux épisodes de son histoire: son entrée dans l'Inde et sa rencontre avec Porus. Cet épisode est raconté dans le VIIIe livre de Quinte-Curce.
Ce VIIIe livre est très brillant. Il contient notamment deux morceaux fort remarquables: l'éloquente et ingénieuse apologie d'Alexandre par lui-même, en réponse au réquisitoire du jeune conspirateur Hermolaüs,—et le récit du passage de l'Hydaspe et de la bataille.