Les propos que le rhéteur prête à Alexandre ont de la grandeur et ne sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intéressant:
Hermolaüs me reproche que les Perses sont auprès de moi en grand honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma modération que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un désert de la moitié de l'univers, mais pour apprendre aux peuples même que j'aurai conquis à ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez combattre pour vous et répandre leur sang pour votre empire ces mêmes hommes qui, traités avec hauteur, se fussent révoltés. La conquête où l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue durée; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous voulez posséder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les peuples au partage de notre clémence; leur attachement rendra notre empire stable et éternel.
Mais je suis coupable de faire adopter aux Macédoniens les mœurs des vaincus?—C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de choses qu'il n'y a pour vous nulle honte à imiter. Un si grand empire ne peut être gouverné sans que nous lui imposions quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux quelques autres.
Et voici de quelle élégante et spirituelle façon il s'exprime, avec un sourire, sur sa divinité:
Ç'a été une chose presque risible d'entendre Hermolaüs me demander de renier Jupiter dont l'oracle me reconnaît. Suis-je donc maître aussi des réponses des dieux? Jupiter m'a honoré du nom de son fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, à l'œuvre où nous nous sommes engagés. Plût au Ciel que les Indiens me regardassent aussi comme un dieu! Car, à la guerre, la renommée fait tout, et souvent une croyance erronée a été aussi efficace que la vérité.
L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colorée, et on peut dire «amusante», par le stratagème d'Alexandre qui installe à un endroit de la rive sa tente, sa garde particulière et son sosie, Arbate, habillé de vêtements royaux, pendant que lui-même traverse le fleuve beaucoup plus bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des traits de ce genre:
Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de voir les éléphants saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer, par-dessus leur tête, à leur conducteur.
Ou encore:
Porus, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture. L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait, fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal. Mais à peine se fut-il agenouillé, que les autres éléphants, dressés à cette manœuvre, s'agenouillèrent aussi: circonstance qui livra au vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort, ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient et, l'enlevant avec sa trompe, le replaça sur son dos.
J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pièce, n'a point conservé cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du plaidoyer si politique d'Alexandre.