Il a, autant dire, supprimé la bataille. Celle qu'il raconte est vague et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obéi à un souci d'harmonie. Il n'a pas voulu interrompre des conversations héroïques et amoureuses par des détails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-être quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il paraît d'ailleurs n'avoir pas été très sensible, du moins en ce temps-là, à ce que nous appelons la «couleur locale». Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez) pour ne pas trop «réaliser», ne pas rendre trop concrètes les batailles d'Alexandre.
Quant aux grands desseins, aux larges vues de son héros, à ce qui peut nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il s'arroge et tant de vies humaines sacrifiées, le jeune Racine néglige parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxième acte, Porus dit à Éphestion (et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pièce est écrite):
Et que pourrais-je apprendre
Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre?
Sera-ce sans efforts les Perses subjugués
Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués?
Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse
D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse,
D'un peuple sans vigueur et presque inanimé,
Qui gémissait sous l'or dont il était armé,
Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre,
N'opposait que des morts au grand cœur d'Alexandre?
Les autres, éblouis de ses moindres exploits,
Sont venus à genoux lui demander des lois;
Et, leur crainte écoutant je ne sais quels oracles,
Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles
Mais nous, qui d'un autre œil jugeons les conquérants,
Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;
Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme,
Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin;
Il nous trouve partout les armes à la main,
Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes;
Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes,
Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps.
Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.
Ennemis du repos qui perdit ces infâmes,
L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.
La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter,
Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer;
C'est elle…
—«Et c'est aussi ce que cherche Alexandre,» répond Éphestion. Et il le développe en quelques vers. Rien de plus.
De même (acte V, scène I), lorsque la reine Cléophile lui dit:
… Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre?
Cherchez-vous des sujets au delà de la terre?
Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants
Des pays inconnus même à leurs habitants?
Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes?
Ils vous opposeront de vastes solitudes,
Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,
Où la nature semble elle-même expirer…
Pensez-vous y traîner les restes d'une armée
Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée?
Vos soldats, dont la vue excite la pitié,
D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié…
Alexandre pourrait, j'imagine, répondre par l'exposé de quelque dessein grandiose. Il se contente d'affirmer superbement:
Ils marcheront, madame, et je n'ai qu'à paraître.
Ailleurs (acte IV, scène II):
Je suis venu chercher la gloire et le danger.