Être présent à la pensée des autres hommes et, comme nous disons aujourd'hui, «vivre dangereusement», voilà tout l'idéal de l'Alexandre de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rêveur politique, du constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de pensée plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armées du roi.

Cet Alexandre est décidément un peu artificiel. Mais, plus accessible ainsi, il dut plaire d'autant plus à la jeune cour et au jeune roi. Ils ont la même devise brillante et ingénue: La gloire, le danger, et l'amour.

La pièce est d'ailleurs très adroitement arrangée comme pour l'apothéose d'Alexandre. Il est longuement annoncé. Invisible et présent dans les deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pénétrer dans l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Cléophile et Axiane, l'attendent dans le camp de Taxile, partagés entre des sentiments divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa sœur Cléophile qui, déjà, connaît Alexandre et est aimée de lui. Le roi Porus et la reine Axiane sont pour la résistance. Ce qui complique un peu la situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aimée à la fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrassé entre sa sœur Cléophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa «maîtresse» Axiane qui l'excite contre le jeune héros.

Au surplus, tous l'admirent, même ceux qui le haïssent.

Éphestion, l'envoyé d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant soumission. Porus repousse fièrement cette offre. Sur quoi la reine Axiane avoue à Porus que c'est lui qu'elle aime.

La bataille s'engage,—oh! tout à fait à la cantonade,—entre l'armée d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Cléophile et Axiane,—que Taxile tient prisonnières dans son camp—attendent les nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au milieu du troisième acte, Alexandre qui paraît pour la première fois; et les premiers mots qu'il prononce en faisant son entrée sont ceux-ci:

Allez, Éphestion, que l'on cherche Porus;
Qu'on épargne la vie et le sang des vaincus.

Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune héros dépose ses lauriers aux pieds de la reine Cléophile et lui demande son cœur en échange. Et Cléophile, coquette, feint de se dérober:

Je crains que, satisfait d'avoir conquis un cœur,
Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur;
Qu'insensible à l'ardeur que vous avez causée,
Votre âme ne dédaigne une conquête aisée.
On attend peu d'amour d'un héros tel que vous.
La gloire fit toujours vos transports les plus doux,
Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire,
La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.

Et le jeune colonel… pardon, le jeune roi… pardon, Alexandre le Grand répond: «Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais que la gloire.