Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa générosité et veut lui faire épouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, très convenablement cornélienne, lui dit son fait:

(Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos)

et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court à la bataille, rejoint Porus, le provoque et est tué par lui. À la fin, Porus, décidément vaincu, est amené devant Alexandre. Alexandre pardonne à tout le monde; il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le monde se réconcilie; et Axiane elle-même dit à Cléophile:

Aimez et possédez l'avantage charmant
De voir toute la terre adorer votre amant.

Et Porus:

Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes
Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes;
Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi,
De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi:
Je me rends, je vous cède une pleine victoire.
Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire.
Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois;
Il me verra moi-même appuyer vos exploits.
Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre
Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre.

Triomphe, apothéose. C'est, en somme, l'histoire de trois âmes inégalement héroïques «surmontées» par un héroïsme supérieur.

Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pièce est aimable et brillante. Racine, pour ses seconds débuts, avait pleinement réussi dans le genre qui était le plus à la mode! Il avait fait, mieux que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille lui-même avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses Pulchérie et ses Suréna. Racine offrait à ses contemporains, aux femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre, l'image un peu fade, peut-être, mais extrêmement élégante, du héros galant, du «surhomme» selon la conception du XVIIe siècle, lequel «surhomme» est aussi, à sa façon «par delà le bien et le mal». Et sur un point sans doute Racine était resté fidèle à ce qui avait été dès le début et restera sa poétique: l'action de l'Alexandre (contrairement à celle de Timocrate ou d'Astrate) est fort simple et presque toute dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait, cette fois, délibérément et effrontément suivi la mode. Il avait été cornélien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme Thomas. Quant à la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est déjà presque entièrement la langue de Racine.

* * * * *

Le succès de la pièce fut très grand. Racine l'avait fort bien préparé par des lectures dans de grandes maisons. Quatre représentations en furent données à Versailles ou à Saint-Germain, devant le roi et la cour. Le roi adopta l'Alexandre et en accepta la dédicace. On parla beaucoup de la nouvelle tragédie. Saint-Évremond, dans son exil de Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation adressée à une dame, mais destinée à passer de main en main. Critique sévère, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura l'esprit de profiter,—mais où, enfin, Saint-Évremond rendait assez justice au jeune auteur. «Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, écrivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; mais je voudrais que, avant sa mort, il adoptât l'auteur de cette pièce, pour former avec la tendresse d'un père son vrai successeur.» Vœu assez naïf de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce vœu ne devait guère être entendu. Corneille, à qui Racine avait soumis sa tragédie, avait déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le théâtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les premiers succès d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles à pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement détestés, voilà le fait. Nous y reviendrons.