Boileau fut sublime d'amitié. Bien des choses devaient lui déplaire dans Alexandre. Il était alors en train d'écrire son Dialogue sur les héros de romans. À coup sûr, le héros de Racine devait lui paraître amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa satire du Repas ridicule qu'il écrivit cette année même, il fit dire au sot campagnard:
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre,
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Les héros chez Quinault parlent bien autrement.
Comme si, en effet, le défaut du héros de Racine était la rudesse! L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et cela est admirable.
Donc, tout réussissait à Racine. À vingt-cinq ans il entrait dans la renommée. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la première préface de sa tragédie (1666). Et c'est à ce moment-là que, grisé par sa jeune gloire, il commet une action fâcheuse, puis une très mauvaise action.
Voici l'action fâcheuse. Racine trouva que l'Alexandre était fort mal joué, au Palais-Royal, par la troupe de Molière. Il ne put le supporter longtemps. Au bout de quinze jours, c'est-à-dire de six représentations, il retira sa pièce et la porta à l'hôtel de Bourgogne. Racine ne violait ni un engagement ni un règlement. Corneille avait, de la même manière, porté son Sertorius de l'hôtel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi Lagrange, le régisseur de Molière, ne reproche à Racine, dans son registre, qu'un mauvais procédé. Mais assurément, c'en était un. Molière s'en vengea l'année suivante en jouant sur son théâtre une sorte de parodie-critique d'Andromaque, fort malveillante et assez grossière: la Folle Querelle, de Subligny. Par la suite, on réconcilia tant bien que mal Racine et Molière, et tous deux eurent l'esprit de se rendre réciproquement justice, ou à peu près, sur leurs ouvrages.
Et voici la mauvaise action.
On continuait à gémir dans Port-Royal sur l'enfant égaré. De temps en temps, Racine recevait de sa tante, la mère Agnès, des lettres comme celle-ci, qui est de 1655 ou 1656:
Je vous écris dans l'amertume de mon cœur et en versant des larmes que je voudrais répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur.
Elle lui parlait avec horreur de son «commerce avec des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et à qui on interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles.» Elle conjurait son neveu d'avoir pitié de son âme, de rompre «des relations qui le déshonoraient devant Dieu et devant les hommes». Elle terminait en lui déclarant que, tant qu'il serait dans un état si déplorable et si contraire au christianisme, «il ne devait pas penser à venir la voir». Et la dernière phrase était: «Je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»
Le succès de la comédie parfaitement païenne d'Alexandre dut redoubler la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de plus «contraire au christianisme» que de glorifier—par les bouches impures de comédiens et de femmes parées et exposées au public pour la «concupiscence des yeux»,—la subordination de toutes choses à la gloire et à l'amour, c'est-à-dire à l'«orgueil de l'esprit» et à la «concupiscence de la chair», ce qui est bien le fond d'Alexandre?