Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui l'exaspère, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude; ce n'est même pas la publicité de cette excommunication générale, ni l'idée que le public lui en fera peut-être l'application: c'est une petite incise,—une épine secrète—qu'on ne remarque pas tout d'abord, et que je vous rappelle donc:
Ces qualités (d'un poète de théâtre), qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles selon les principes de la religion chrétienne.
«Horribles», cela n'est rien; ce sont façons dévotes de parler. Mais ce mot méprisant: «Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honnêtes gens,» voilà qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus tendre: dans son orgueil, et dans sa vanité aussi. On veut bien être damné, on ne veut pas être dédaigné. C'est, j'en suis persuadé, surtout pour ce mot que Racine écrit sa première réponse. Et c'est, en effet, sur ce mot cuisant qu'il part, dès le début:
Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes?… Nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner des rangs dans l'autre monde: ne réglez pas les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps, laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez pas de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.
Et presque tout de suite après, sentant bien qu'au point de vue du pur christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive:
De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de Térence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour devenir des traducteurs de comédies? Encore si vous nous les aviez données avec leurs grâces, le public vous serait obligé de la peine que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez retranché quelques libertés: mais vous dites aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au rang des empoisonneurs.
C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que c'était du journalisme d'excellente qualité.
Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconséquences, ses faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie histoire de la mère Angélique et des deux capucins à qui cette supérieure zélée sert du pain des valets et du cidre quand elle les croit amis des jésuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand on lui a dit que ces deux moines sont bons jansénistes. Et il ne craint pas de parler fort légèrement de M. Antoine Lemaître, de ce M. Lemaître qui l'avait appelé autrefois «son cher fils».
Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, répondirent à Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux et veut trop faire le plaisant. Racine leur répliqua dans une seconde lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive que la première. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir:
… Je n'ai point prétendu égaler Desmarets à M. Lemaître. Je reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans comparaison, plus dévots que les romans du premier. Je crois bien que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme on dit que M. Lemaître a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-être mis de la spiritualité; mais il a cru qu'un pénitent devait oublier tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui fait des livres de lui-même, au lieu que M. Lemaître n'a jamais osé faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M. Lemaître n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des traductions.