Ou encore:
… Il semble que vous ne condamnez pas tout à fait les romans. «Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à faire avant de lire les romans!» Vous voyez qu'il ne défend pas de les lire, mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement. Pour moi je n'en avais pas une idée si haute, etc…
Voilà le ton. Cette prose de Racine est un délice. C'est, de toutes les proses du XVIIe siècle, la plus légère, la plus dégagée,—et celle aussi qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus ressemblante à la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour même de la plaisanterie, rapide, non appuyée, qui plante le trait sans avoir l'air d'y toucher, et qui passe.
Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre, avec une préface. On dit (d'après Jean-Baptiste et d'après Louis) qu'il renonça à ce projet sur le conseil de ce brave cœur de Boileau. Je crois qu'il y renonça plutôt sur la lecture d'une belle et dure lettre de Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-même le jeune ingrat (voir le tome VIII de l'édition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou quinze ans plus tard, l'abbé Tallemant lui reprochant en pleine Académie sa conduite envers Port-Royal, Racine répondit: «Oui, monsieur, vous avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais tout mon sang pour l'effacer.» Mais, tout converti et repentant qu'il fût, et retiré du théâtre, et réconcilié avec Port-Royal, et adonné à la plus scrupuleuse dévotion, et revenu à la doctrine même de Port-Royal touchant le théâtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette préface, dont il rougissait, il les avait conservées—mettons: oubliées—dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-là!
Pour l'instant, ayant conquis le succès par une adroite concession au goût du jour, célèbre, triomphant, aimé du roi, très goûté d'Henriette d'Angleterre et de la jeune cour,—agressif, insolent, sensible d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout à l'heure amant de cette charmante Du Parc, qui fut adorée de trois grands hommes,—débarrassé pour un temps, je suppose, des secrètes excommunications de la mère Agnès,—sentant sa force, libre désormais d'écrire exactement ce qu'il veut,—il prémédite cette neuve merveille d'Andromaque où il mettra toute sa sensibilité, son expérience et à la fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesurée et, déjà, tout son génie.
CINQUIÈME CONFÉRENCE
«ANDROMAQUE»
Andromaque (1667) est, avec le Cid, la plus grande date du théâtre français. Andromaque, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un système dramatique nouveau.
Pour bien juger de l'originalité d'Andromaque, il faut savoir quelles tragédies on faisait dans les années qui ont immédiatement précédé la pièce de Racine.
Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est Othon, Sophonisbe, Agésilas, Attila, de Pierre Corneille; c'est Astrate, Bellérophon, Pausanias, de Quinault; et c'est Camma, Pyrrhus, Maximian, Persée et Démétrius, Antiochus, de Thomas Corneille.