tous ces vers-là sont assurément faits pour mettre Pyrrhus sens dessus dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est très bien ainsi. Cette finesse féminine parmi tant de vertu et de douleur et une aussi parfaite fidélité conjugale, il me semble que cela fait une combinaison exquise, et hardie, et vraie.

Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et généreux en somme.
Il s'expose aux plus grands dangers pour défendre le fils d'Andromaque.
Andromaque peut haïr le fils d'Achille et celui qui a tué tant de
Troyens: mais la personne même de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la
hait point.

Et la preuve, c'est qu'aussitôt que Pyrrhus est mort à cause d'elle, Andromaque se met à l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scène du cinquième acte, qui était dans le premier texte d'Andromaque et dans l'édition de 1668. Après le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre compte à Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau captive. Et Andromaque disait à Hermione:

… Je ne m'attendais pas que le Ciel en colère
Pût sans perdre mon fils accroître ma misère
Et gardât à mes yeux quelque spectacle encor
Qui fît couler mes pleurs pour un autre qu'Hector.
Vous avez trouvé seule une sanglante voie
De suspendre en mon cœur le souvenir de Troie.
Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils,
Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis;
Et, ce que n'avait pu promesse ni menace,
Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place
Je n'ai que trop, madame, éprouvé son courroux:
J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous
Pour dernière faveur ton amitié cruelle,
Pyrrhus, à mon époux me rendait infidèle.
Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est témoin
Que je ne poussais pas ma vengeance si loin;
Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes,
Il ne t'en eût coûté peut-être que des larmes…

Racine a supprimé, dans l'édition de 1676, cette rentrée d'Andromaque. Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre homme que son premier époux, aimant Pyrrhus, même mort à cause d'elle: car ce ne serait plus l'«Andromaque d'Hector» (Hectoris Andromache). Mais, qu'il ait d'abord écrit cette scène, il me semble que cela révèle un goût assez audacieux de vérité psychologique; car cela suggère l'idée qu'Andromaque pût être touchée, à son insu, de l'amour de Pyrrhus et fût ainsi préparée à ce phénomène tragique: l'amour naissant subitement du sang versé et de la mort.

En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des «femmes damnées» de Racine, les autres étant Roxane, Ériphile et Phèdre. Elle est dans notre littérature la première jeune fille qui aime jusqu'au crime et au suicide. Et cette possédée d'amour reste, en effet, une jeune fille; nondum passa virum.

Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze ans; et elle lui en veut d'avoir peut-être rêvé de lui, de lui avoir peut-être donné quelques droits sur son cœur, avant qu'elle eût connu Pyrrhus, son vrai maître.

Retirée dans sa petite cour où elle attend Pyrrhus et se consume de n'être pas aimée; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle qui a dénoncé aux Grecs les ménagements de Pyrrhus pour Astyanax:

J'ai déjà sur le fils attiré leur colère: Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère);

puis, quand Oreste survient, trop sincère et trop peu maîtresse d'elle-même pour n'être pas maladroite avec lui, jusqu'à s'engager beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus paraît revenir vers elle, lâchant ce même Oreste avec la plus cynique insouciance.