(N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?)

et opposant la plus sèche ironie à Andromaque qui l'implore pour son petit enfant;

(S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?)

puis, lorsque Pyrrhus retourne à sa Troyenne et va l'épouser, chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis «voyant rouge» à cause des images précises qu'elle se forme dans ce silence; puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant là-dessus Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer la jalousie, c'est-à-dire la haine inextricablement mêlée à l'amour; voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-même; reprochant à Oreste le meurtre qu'elle a commandé, et se frappant sur le corps de son amant: ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente de créature encore intacte, une hardiesse à tout dire qui sent la fille de roi et l'enfant trop adulée, toute pleine à la fois d'illusions et d'orgueil: qui est passionnée, mais qui n'est pas tendre, l'expérience amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de pitié. Et ainsi elle garde, au milieu de sa démence d'amour, son caractère de vierge, de grande fille hautaine et mal élevée,—absoute de son crime par son ingénuité quand même,—et par son atroce souffrance.

De même, Oreste est encore autre chose qu'un possédé de l'amour, qui aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire, lorsqu'il croit qu'Hermione va être à Pyrrhus:

Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage,
Je n'emporterais donc qu'une inutile rage?
J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier?
Non, non, à mes tourments je veux l'associer.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne.
Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne
Et que ses yeux cruels à pleurer condamnés
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.

Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant ténébreux et mélancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans du XVIIe siècle. Il me paraît le premier des héros romantiques. C'est déjà l'homme fatal, qui se croit victime de la société et du sort, marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui, en même temps, s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. C'est déjà le réfractaire, le révolté aux déclamations frénétiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps où il venge sur sa mère le meurtre de son père. Ce n'est pas encore l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-même: c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du désespoir, le goût de la mort…

J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels.
Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares.

Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au héros de Gœthe:

Surtout je redoutais cette mélancolie
Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.