Le roi goûta la galanterie du bon juge:

Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause?
—À personne.—Pour toi je ferai toute chose,
Parle donc.—Je vous ai trop d'obligation.
—N'avez-vous jamais vu donner la question?
—Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.
—Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
—Hé! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux?
—Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Le roi apprécia tous ces traits, qui n'avaient assurément rien de timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de siècles. Il n'ajouta rien, que je sache, à l'ordonnance civile de 1667 par laquelle il avait voulu corriger les dérèglements de la justice. Mais il fut charmé que Racine traitât sa magistrature comme le gouvernement de la troisième République ne laisserait pas traiter la sienne au théâtre; et pourtant!…

Il fit, dit Valincour, de grands éclats de rire. Et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint-Germain dans trois carrosses, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où il ne s'en était jamais tant vu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étaient à la porte de Racine, et qu'il s'agissait des Plaideurs, des bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain.

Mais, au contraire, les Plaideurs, ayant plu au roi et à la cour, furent repris à la ville avec un très grand succès.

Les Plaideurs, que Racine avait destinés d'abord au Théâtre-Italien, ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un génie charmant, et au moment où ce génie était dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considère le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe siècle, de cette verve et de cet emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si coupé, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans Dufresny peut-être) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis, je suis bien obligé de remarquer que cette folle comédie est la seule de ce temps qui vise, non plus seulement des mœurs, mais une institution.

Mais surtout, la forme des Plaideurs est unique. Elle est beaucoup plus «artiste», comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molière. Les Plaideurs sont la première comédie (cela, j'en suis très sûr) où le poète tire des effets pittoresques ou comiques de certaines irrégularités voulues ou particularités de versification: enjambements, dislocation du vers, ou rimes en calembour:

Et voilà comment on fait les bonnes maisons. / Va,
Tu ne seras qu'un sot…
Mais j'aperçois venir madame la comtesse
De Pimbêche. / Elle vient pour affaire qui presse
… Bon! c'est de l'argent comptant.
J'en avais bien besoin. «Et de ce non content
Aurait avec le pied réitéré…»
… Monsieur ici présent
M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent.
… Et vous, venez au fait. / Un mot
Du fait…
Et quand il serait vrai que Citron ma partie
Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien partie
Dudit chapon, / qu'on mette en compensation
Ce que nous avons fait avant cette action.
Quand ma partie a-t-elle été réprimandée?
Par qui votre maison a-t-elle été gardée?
Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron?
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
A déchiré la robe. On en verra les pièces.
Pour nous justifier voulez-vous d'autres pièces?…

Et cætera.

Au reste, toute la versification des Plaideurs est une joie. Et ces jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comédies de Molière, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de Regnard. Chose étrange: cette fantaisie prosodique des Plaideurs, c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est, sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites comédies lyriques et funambulesques.