Et je suis désolé, pour ma part, que Racine n'ait point écrit d'autre comédie que les Plaideurs.
Mais il croyait avoir mieux à faire. Il était évidemment agacé de deviner partout cette idée:
«Oui, sans doute, ce garçon fait bien parler l'amour: mais tout de même cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragédies historiques! Ah! les pièces, sur la politique et sur les Romains!» Je suis persuadé qu'une des choses qui ont le plus irrité Racine, ce sont les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de Saint-Évremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre Attila au-dessus d'Andromaque. Racine songea: «Vous voulez de l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez!»
Mais, naturellement, le réaliste Racine ne choisit pas un sujet à grands sentiments ni à grandes joutes oratoires imitées du Conciones. Il ne devait goûter ni les Mort de Pompée, ni les Sertorius, ni les Othon; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase déplaisait à l'auteur du troisième acte des Plaideurs. Il feuillette Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame privé. Mais quel drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des âmes les plus souillées et les plus scélérates qu'ait jamais formées—avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de l'esprit)—la folie de la toute-puissance: Agrippine et Néron.
Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de leur premier heurt: Agrippine est à la fin de ses crimes, Néron au commencement des siens. Aux gestes présents d'Agrippine s'ajoute toute une perspective d'ignominies dans le passé; à ceux de Néron toute une perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procédé où excelle ce génie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scène s'amplifie dans notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes celles qu'elle présage.
Le drame est tout en scènes familières, presque de comédie, n'était l'image de la mort partout aperçue et l'attente du dénouement sanglant. Le début est bien frappant: cette impératrice mère qui rôde au petit jour dans les couloirs du palais pour tâcher de surprendre au saut du lit son fils qui se cache d'elle… Cela n'est-il pas dans la couleur de certaines scènes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible éveil de la passion de Néron, et la scène cruelle où, tout de suite, il torture la femme qu'il veut avoir. Au troisième acte, c'est la généreuse bravade du petit Britannicus, et son assassinat résolu. Au quatrième, la suprême tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession générale par où elle essaye d'épouvanter et de reprendre son fils, puis la dernière hésitation de Néron entre les deux voies ouvertes. Au cinquième, l'empoisonnement pendant le dîner, la terreur dans la maison, la rencontre de Néron et d'Agrippine qui, dès lors, se sent perdue, et—seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la civilisation chrétienne—la retraite de la pauvre petite Junie dans le couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais continue, et intense; Britannicus est une des tragédies de Racine qu'il vaut mieux avoir vu jouer, fût-ce médiocrement.
Laissons le jeune et fier Britannicus; la mélancolique et comprimée Junie, plus sérieuse que son âge, et qui semble, pour Britannicus, une grande sœur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnête homme circonspect, qui a bien du mal à maintenir son honnêteté parmi les concessions exigées par les nécessités d'État, mais qui la maintient tout de même; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Néron, aussi bon psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus étonnants, c'est encore Agrippine et Néron.
Racine les a exprimés tout entiers dans le moment où il les a saisis. Ce qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractère féminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme extrêmement vaniteux et qui se pique d'art.
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Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela parce que nous nous représentons volontiers les grandes ambitieuses de l'histoire comme des créatures désexuées. C'est une erreur. Si Elisabeth, la reine vierge, fut peut-être une «virago», Catherine, lady Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Sémiramis, sur qui j'ai peu de lumières, furent très profondément femmes. Agrippine pareillement.