Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extérieure, et elle ne se prostitua jamais qu'à bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore enfant, elle se donne au vieux Lépide parce qu'il était riche. Cette orgueilleuse, qui se vantait d'être la seule, jusque-là, qui eût été «fille d'un César, sœur, épouse et mère de César», se donne à l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des années, avant d'être la femme du vieil empereur, elle est sa maîtresse patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Néron lui échappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre… «voluptueusement parée et prête à l'inceste». (Et cela n'est pas seulement dans Tacite et Suétone, mais était dans Fabius Rusticus et dans Cluvius.)
L'espèce même (outre les moyens) de son ambition fut bien féminine. Elle paraît avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et à l'argent qu'à la réalité du pouvoir. Elle «régna» pendant quelque temps, mais ce fut Pallas qui gouverna.
Après des années d'intrigues ténébreuses et de crimes secrets, tout à coup, femme encore en cela, aussi insolente et intempérante dans le triomphe qu'elle avait été patiente et tenace dans la lutte, elle n'a rien de plus pressé que de compromettre son ouvrage par la façon inconsidérée dont elle en jouit. Elle éclate d'orgueil et d'arrogance. Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des égards. Ce qu'il lui faut, c'est que Néron donne pour «mot d'ordre» aux prétoriens: «la meilleure des mères», c'est de s'asseoir à côté de lui sur le trône et de recevoir avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle préside le Sénat, derrière son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris d'aigle quand Néron lui enlève sa garde germanique. Peut-être en s'effaçant eût-elle continué à gouverner son fils. Mais sa rage de présider et de paraître l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'était le diadème, et des licteurs, et des statues dans les temples.
À mesure que son influence décroît, sa prudence diminue. Elle qui fut si constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne à de turbulentes contradictions. Lorsque Néron prend pour maîtresse la bonne Acté (je dis la bonne Acté parce que les historiens la soupçonnent d'avoir été quelque peu chrétienne), Agrippine jette d'abord les hauts cris. Mais, peu après, elle offre à Néron son propre appartement «pour cacher des plaisirs dont un si jeune âge et une si haute fortune ne sauraient se passer», et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut. Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux réussi que la rigueur, elle éclate en colères de femme, en folles et stupides bravades. Elle crie «avec des gestes de forcenée» que Britannicus n'est plus un enfant, que c'est lui le légitime héritier de l'empire, que Néron n'est qu'un intrus: «… Je dirai tout, tout! à commencer par l'inceste et le poison. J'irai au camp, je présenterai Britannicus aux soldats. Ils entendront, d'un côté, la fille de Germanicus, et, de l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Sénèque. On verra!…» Elle prononce des mots irréparables. Visiblement elle a perdu la tête.
Voilà les traits dont Racine a formé son Agrippine. Tous y sont, excepté les complaisances de la mère pour les plaisirs du fils—et l'abominable geste d'Agrippine «prête à l'inceste». Cela, Racine l'a retranché, non par timidité d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a imaginé Agrippine guettant, le matin, le réveil de l'empereur, et aussi la confession de la mère au fils.
* * * * *
Et sur Néron aussi, il a su ou osé tout dire ou tout insinuer. Il n'a omis que le trait hideux de Néron adolescent souillant l'enfance de Britannicus. À part cela, tout le «monstre naissant» y est bien.
Son hérédité est indiquée:
Je lis sur son visage
Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage.
(On peut voir dans Suétone que son quatrième aïeul, son trisaïeul et son grand-père avaient été déjà des prodiges de méchanceté.) Donc, le fonds hérité est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit ans, il garde quelque enfantillage: