Narcisse, c'est en fait, Néron est amoureux.
—Vous?—Depuis un moment, mais pour toute ma vie.

répond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi—encore un peu—des leçons de Sénèque, des déclamations d'école sur le juste et l'honnête. Et puis, il y a la décence officielle, les sentiments qu'il convient de paraître avoir. Mais déjà il ne parle qu'avec un dédain ironique de ses «trois ans de vertu». Au reste, son rôle est, pour une bonne moitié, de l'ironie la plus aiguë. Car c'est un garçon fort intelligent. Et c'est un poète et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour à tour les divers démons qui sont en lui: Plaisir de commander:

Je le veux, je l'ordonne!

Imagination romantique et voluptueuse:

Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement… Etc.
J'aimais jusqu'à ces pleurs que je faisais couler…

Galanterie sèche et d'une fatuité élégante; puis, surgie tout à coup dès le premier obstacle qui s'oppose à son désir, cette cruauté dans l'amour, qui, portée à son plus haut degré, s'appellera le «sadisme», du nom d'un sinistre fou; c'est-à-dire le plaisir d'étendre son être en faisant souffrir, les sensations agréables ayant pour mesure la souffrance d'autrui, et le désir de sentir se confondant avec le désir de détruire…

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie…
Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame…
Je me fais de sa peine une image charmante…

Et, après ces ironies et ces méchancetés froides, l'explosion de colère sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrêter tout le monde, et, dès lors, l'assassinat secrètement résolu; puis, le petit attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave Burrhus; mais enfin, sous l'habile manœuvre de Narcisse, qui, tour à tour, chatouille la vanité de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son besoin de mépriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de cocher et de chanteur,—Néron redevenant lui-même et de nouveau consentant au crime.

* * * * *

Oui, tout ce développement de deux âmes brillamment perverses,—Agrippine et Néron,—est très fort et très beau. Mais le plus beau est encore leur rencontre au quatrième acte, la confession de la mère au fils. Car, cette confession d'une audace étrange, Agrippine l'imagine pour arrêter Néron dans la voie criminelle; et il est clair qu'elle ne peut (après réflexion) que l'y précipiter.