Dans ce récit, qui est un pur chef-d'œuvre par la teneur, la contexture, la progression, par la concision éclatante du style, par la hardiesse de ce qui s'y trouve exprimé et par la hardiesse plus grande des sous-entendus, Agrippine confesse à son fils—à son fils!—toutes ses prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de Claude:
Je fléchis mon orgueil, j'allai prier Pallas…
Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné
Et marqua de son sang ce jour infortuné…
De ce même Pallas j'implorai le secours…
L'exil me délivra des plus séditieux…
Ses gardes, son palais, son lit m'étaient soumis…
De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse…
Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte…
Ce récit d'une si belle hardiesse apparaît en son lieu comme un moyen dramatique singulièrement puissant. Néron, en l'écoutant, doit se sentir lié par la complicité du crime, par une reconnaissance affreuse, et par la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour lui tout cela… Agrippine, du moins, se le figure. Car—et ceci est admirable—elle a gardé, malgré tout, des crédulités; elle est mère à sa façon; elle aime Néron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de même aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout à l'heure, après avoir conté ses souillures et ses meurtres à son petit, jouer naïvement à la maternité sentimentale:
Par quels embrassements il vient de m'arrêter!
Sa facile bonté, sur son front répandue.
Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue.
Il s'épanchait en fils qui vient en liberté
Dans le sein d'une mère oublier sa fierté…
Et cependant, après le grand récit, Néron n'a fait que persifler. Mais elle n'a rien vu, rien compris. Il était bien clair pourtant que Néron se sentait d'avance absous par l'étonnante confession maternelle. Ah! que ce récit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien, nous, par cette revue du passé d'Agrippine, que les crimes de la mère expliquent, appellent, nécessitent les crimes du fils, et qu'ils auront dans ceux-ci leur fructification naturelle et, à la fois, leur inévitable châtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur cette extraordinaire famille des Césars, sur cette famille de déments de la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire à la tragédie de Racine!
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Cette «toile de fond» remplace avantageusement, à mon avis, la «couleur locale» chère aux romantiques.
Car, il y a bien, dans Britannicus, la couleur historique répandue dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi, çà et là, des détails qui nous font sentir où nous sommes, dans quelle civilisation et dans quel milieu:
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux…
Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne trouver, dans Britannicus, ni laticlave, ni rheda, ni lectisternium, ni escargots de Phlionte, ni murènes, ni coquillages du lac Lucrin.