Elle était bien singulière, cette «couleur locale» des romantiques. Je pourrais vous parler de la «couleur locale» espagnole de Ruy-Blas ou de la «couleur locale» Renaissance de Henri III et sa Cour. Mais, puisqu'il s'agit de la Rome impériale, je préfère emprunter à un consciencieux élève de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame romain. Le jeune Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait son temps à Rome:

J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'œil fort brillant… Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en litière…; dans les lourdes rhédas, attelées de mules couvertes de lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones voilées; et avec elles se croise le léger cisium où la courtisane grecque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants.

Réfléchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant de la conversation, quelqu'un se mettait à dire:

J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant de l'opulence parisienne; c'est un coup d'œil fort brillant. Des messieurs en jaquette ou en veston se promènent dans leur automobile; des hommes de sport conduisent leur mail…

Et ainsi de suite…

Eh bien, c'est ça, la «couleur locale» dans le théâtre romantique[6]. C'est un peu mieux présenté chez les maîtres: mais c'est bien ça, ou ce n'est guère autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une manie spéciale, éprouvaient, à certains moments, le besoin irrésistible de nommer et de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention dans la vie réelle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent à parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement, les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les personnages du drame romantique découvrent, stupéfaits et charmés, la civilisation où ils vivent… Et la conclusion, c'est qu'à cet égard comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque totalement de cette fameuse «couleur locale», est beaucoup moins loin de la vérité…

Et comme aussi je sais gré à Racine de s'être abstenu de «spectacle» et, par exemple, de n'avoir pas mis en scène le dîner où Britannicus est empoisonné! Notez que Racine l'eût pu faire sans manquer gravement à la règle de l'unité de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous voulez, parce que la scène n'était pas assez grande, étant rétrécie, comme vous savez, par des banquettes où venaient s'asseoir des jeunes gens à la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je pense, et parce qu'il savait que la réalisation, forcément sommaire et grossière, d'une scène de ce genre, eût été un peu ridicule. L'assassinat, invisible et proche, annoncé par un tumulte, et par la fuite de Burrhus éperdu, puis raconté dans un rapide détail, nous est assurément plus présent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marquée par ces deux vers:

Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
Sur les yeux de César composent leur visage?

Je crois, d'ailleurs, qu'en général, les gênes soit des trois unités, soit de l'étroitesse des planches, si elles ont imposé à notre tragédie quelques artifices un peu froids, lui ont épargné beaucoup plus de sottises.

Or, cette forte et sombre tragédie de Britannicus—qu'une formule scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifiée de «pièce des connaisseurs»—n'eut absolument aucun succès.