D'abord la salle était mal garnie à la première représentation parce qu'à la même heure, il y avait un spectacle apparemment plus intéressant: une exécution en place de Grève.

Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient décidé que l'auteur d'Andromaque ne pouvait pas faire une bonne tragédie romaine, et que Britannicus tomberait. D'après un récit souvent cité de Boursault, «les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider souverainement des pièces de théâtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur un banc qu'on appelle le banc formidable, s'étaient dispersés de peur de se faire reconnaître». Le vieux Corneille était seul dans une loge, plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses Romains.

Boileau aussi était là.

Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au besoin passerait pour un répertoire des caractères, des passions, éprouvait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient leurs rôles… Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble service de M. Racine.

Et nous disons, nous: «Ah! le brave homme!»

Mais les ennemis du poète étaient trop nombreux et trop acharnés. Ils tournaient tout à la plaisanterie.

… Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitté la bavette depuis peu et qui semblait élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin… D'autres, dit-il encore, furent si touchés de voir Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne si l'on ne les eût assurés que Vesta ne l'était pas.

Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialité, faisait des remarques doctes et relevait les anachronismes de la pièce. Il reprochait à l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux ans de plus qu'ils n'ont vécu (lui qui, dans Héraclius, avait prolongé de douze ans le règne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du petit roman d'Arthémise et Poliante) rapporte les sentiments des malins auprès desquels il se trouvait placé:

Agrippine leur a paru fière sans sujet, Burrhus, vertueux sans dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice.

Plus loin, il dit «que le premier acte promet quelque chose de fort beau et que le second ne le dément pas, mais qu'au troisième il semble que l'auteur se soit lassé de travailler, et que le quatrième ne laisserait pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si, dans le cinquième, la façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont Junie se rend vestale ne faisaient pas pitié». Voilà la critique du temps, j'entends celle qui se faisait au théâtre même, puis dans les feuilles. Il lui arrivait d'être aussi peu définitive que celle d'aujourd'hui.