Racine fut ulcéré. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce que valait sa pièce. Il se défendit vigoureusement et sans ménager personne:
Que faudrait-il faire, dit-il dans sa première préface, pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire.
Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et quelques autres. Et voici qui est spécialement pour le grand Corneille:
Il faudrait, par exemple, représenter «quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur» (et c'est Attila), «un Lacédémonien grand parleur» (et c'est Agésilas), «un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour» (et c'est César dans la Mort de Pompée), «une femme qui donnerait des leçons de fierté aux conquérants» (et c'est Cornélie). Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs.
Et, à la fin de sa préface, Racine assimilait clairement Corneille au «vieux poète malintentionné» dont parle Térence dans le prologue de l'Andrienne Racine est sans respect ni charité, comme Corneille avait été sans justice. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en indigner. Outre que leurs deux génies étaient foncièrement antipathiques l'un à l'autre, la plus grande souffrance de Corneille, c'était la gloire naissante de Racine, comme le grand agacement de Racine était l'éternelle obstruction qu'on voulait lui faire avec l'œuvre et la gloire de Corneille.
Faiblesses misérables, auxquelles on n'échappe point, et qu'on ne regrette qu'à la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il eût cependant été bien que l'ardent jeune homme comprît et respectât la tristesse de l'aventure de Corneille se survivant à lui-même avec un entêtement morose, se traînant dans des ouvrages monotones et malheureux où s'exagéraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que les vieux messieurs et les femmes mûres, ceux et celles du temps de Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles générations,—et le roi.
Car le roi fit pour Britannicus ce qu'il avait fait pour les Plaideurs. Il se déclara hautement pour la pièce; et toute la cour après lui: si bien que Britannicus, tombé d'abord à Paris, y fut repris peu après avec un succès assez vif.
Le roi fit plus. Frappé de ces vers du quatrième acte:
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
Il excelle à conduire un char dans la carrière,
À disputer des prix indignes de ses mains,
À se donner lui-même en spectacle aux Romains, etc.
le roi renonça dès lors à paraître dans les ballets de la cour. Le fait est raconté par Louis Racine, confirmé par une lettre de Boileau, et n'est point démenti par l'édition des Amants magnifiques, où le roi figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui devait y danser et qui avait étudié son rôle, ne dansa point. Il ne dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire que, s'il ne dansait plus, c'était à cause des vers de Racine; et il est bien probable qu'il le dit quelque jour à Racine lui-même, avec cette bonne grâce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car, songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il éprouver pour un roi charmant qui l'avait soutenu dès ses débuts, qui avait sauvé deux de ses pièces, et que quelques vers de lui avaient empêché de danser!