J'ai à vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragédies de Racine,—et de la plus farouche et de la plus fortement intriguée: Bérénice et Bajazet. Car telle est, sous sa perfection continue, l'extrême diversité du plus sensible et du plus féroce des poètes.

Vous connaissez l'aimable tradition rapportée par Fontenelle dans sa Vie de Corneille, par l'abbé du Bos dans ses Réflexions critiques, par Louis Racine dans ses Mémoires et par Voltaire dans le Siècle de Louis XIV: la duchesse d'Orléans aurait indiqué séparément à Corneille et à Racine le sujet de Bérénice.

M. Gazier a démontré l'an dernier que cela n'était plus très sûr. M. Michaut l'a établi à son tour dans son livre sur Bérénice. Ces deux thèses ont été discutées, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans deux feuilletons auxquels je vous renvoie.

Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre ait institué cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine. Mais il est moins sûr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait dérobé son sujet à Corneille: procédé qui, d'ailleurs, n'eût point choqué en ce temps-là, les sujets fournis par la mythologie ou l'histoire appartenant à tout le monde, et les exemples étant alors nombreux de deux auteurs traitant, la même année, le même sujet de pièce.

Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers à la tradition, qui, sans être certaine, demeure encore appuyée d'assez bons témoignages et qui, au surplus, n'a rien d'invraisemblable.

Henriette, duchesse d'Orléans, aimait Racine, et elle était curieuse des choses de l'esprit. Racine lui avait lu Andromaque en manuscrit et même encore en projet:

On savait, dit le poète, dans la dédicace d'Andromaque, que Votre Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements.

L'idée de faire concourir, à l'insu l'un de l'autre, les deux poètes sur un même sujet semble, assez d'une femme malicieuse et curieuse.—Henriette était alors trop triste, dit-on, venant de perdre sa mère, et trop occupée, pour s'amuser à ce jeu.—Mais la tristesse et les occupations ont des trêves.—Cela, dit-on encore, n'était point trop charitable pour Corneille.—Mais, après tout, Corneille aussi pouvait faire un chef-d'œuvre. Et si Henriette a secrètement espéré que non, c'est sans doute qu'elle était un peu froissée par la façon dont Corneille et ses amis avaient traité Britannicus.

Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant à Racine le sujet de Bérénice, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et désirait que Racine s'en souvînt. Cela n'est pas tout à fait impossible, bien que, sauf la donnée très générale d'un amour combattu par le devoir, il y ait peu de rapport entre l'histoire de Bérénice et de Titus et celle d'Henriette et du roi son beau-frère. Disons plutôt qu'en proposant ce sujet à Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-même, et davantage de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait été l'amie d'enfance de Marie et était restée très liée avec elle. Or, après la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa sœur Olympe, à l'hôtel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois à ces rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces détails et qu'elle ait ajouté:—Allez, racontez-nous cette jolie histoire de Bérénice… Ne cherchez pas les allusions, mais ne les craignez pas trop… Cela ne déplaira pas au roi: je le connais… Et moi-même,—quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de Bérénice et ce que vous savez peut-être qu'on a dit de moi dans un temps,—eh bien, je me ressouviendrai… et cela m'attendrira…

Sur cette Henriette, madame de La Fayette a écrit un petit livre d'où il ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle était charmante, justement parce qu'elle avait été malheureuse.