La reine, sa mère, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout entière au soin de son éducation, et le malheur de ses affaires la faisant vivre plutôt en personne privée qu'en souveraine, cette jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires.

Et encore:

… Il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa personne qui lui attiraient une sorte d'hommage gui lui devait être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à la personne qu'au rang.

Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'était adressée à lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une chrétienne sérieuse; et c'est lui qui l'avait assistée à l'heure de la mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a fait l'oraison funèbre, elle est la seule pour qui il ait eu une affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce sentiment fait de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre un chef-d'œuvre très particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein du dogme chrétien, une sensibilité contenue, mais profonde. Henriette, avant de mourir, avait donné à Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu à ce que ce détail familier, ce mouvement d'elle à lui, et qui le rapprochait d'elle encore plus, fût rappelé parmi l'austère solennité de l'oraison funèbre; et il l'a rappelé, en effet, ce geste intime, dans une délicate parenthèse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystère hardi du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais femme n'a été glorifiée par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu a immolé des milliers de vies humaines et bouleversé tout un peuple pour qu'Henriette fût catholique.

Pour la donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle était sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres… Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus; et comme rien ne lui est plus cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve.

«Il met les âmes à ce prix.» Les âmes? Non pas toutes; il n'y aurait pas moyen. Mais celle-là, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la peine? Voilà ce que je voudrais pouvoir appeler—si je ne craignais de diminuer les choses—un somptueux madrigal théologique.

La pauvre Henriette était morte quand fut jouée cette Bérénice qu'elle eût tant aimée; car Bérénice est tendre et délicate comme elle. Le roi ne put donc échanger avec «Madame» nul sourire mystérieux et mélancolique. Nous savons seulement, par la préface de Racine, que Bérénice eut «le bonheur de ne pas déplaire à Sa Majesté». Cela veut dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, dès lors, il y eut donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et confidentiel, quoique inexprimé, qui n'y était pas auparavant…

* * * * *

Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler Bérénice une élégie divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai qu'elle est fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au reste, tout y est «en action»; chaque scène nous révèle, chez les personnages, un «état d'âme» qui ne nous avait pas encore été pleinement montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient, puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la séparation des cœurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux délicieusement, infiniment douloureux.

Mais qui pourrait mieux parler de Bérénice que Racine lui-même?