Un autre point très intéressant. La communion était interdite aux religieuses du chœur, mais permise aux sœurs converses. On demande à Hamon si les religieuses du chœur peuvent sans péché mettre le manteau gris des converses pour se présenter à la Sainte Table et communier ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que, en rendant possible aux religieuses, par cette ruse, la communion dont il leur commande et inspire le désir, Jésus-Christ signifie ainsi clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgré l'autorité ecclésiastique. C'est une révélation qu'il fait à ses servantes, par-dessus la tête de leur archevêque. Il me semble que nous touchons le fond de l'âme de Port-Royal dans cette volonté de communiquer directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon, à la fois très subtile et enflammée d'amour, est une des choses les plus singulières qu'on puisse lire.
Voilà les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aimé et vénéré le plus est justement ce bizarre et délicieux bonhomme, M. Hamon. Quarante ans plus tard, il écrira dans son testament (10 octobre 1698):
Je désire qu'après ma mort, mon corps soit porté à Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M. Hamon. Je supplie très humblement la mère abbesse et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique je m'en reconnaisse très indigne, etc.
Et maintenant, représentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces saints, d'ailleurs tous occupés de leurs dévotions et de leurs travaux. Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son âge, le silence de ce grand cloître dépeuplé et de cette vallée solitaire, tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la rêverie. Il dut rêver beaucoup, ces trois années-là, le long de l'étang, dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilité, repliée sur soi, secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus délicate.
On connaît l'anecdote racontée par Louis Racine dans ses Mémoires: anecdote que Louis tenait de son frère aîné Jean-Baptiste, lequel ne pouvait la tenir que de son père ou de quelqu'un de Port-Royal:
Son plus grand plaisir était de s'aller enfoncer dans les bois de l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par cœur. Il avait une mémoire surprenante. Il trouva par hasard le roman grec des amours de Théagène et de Chariclée. Il le dévorait, lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort, ce qui l'engagea à en acheter un troisième, et, pour n'en plus craindre la proscription, il l'apprit par cœur et le porta au sacristain en lui disant: «Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres.»
Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu'à deux exemplaires du roman d'Héliodore,—texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui était alors à Paris, au collège d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris Théagène et Chariclée «par cœur», c'est probablement une façon de parler, car le roman a plus de six cents pages.
Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et en passant beaucoup de pages. Que Racine à seize ans l'ait lu, lui, dans le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il était déjà très fort en grec, et qu'il avait une grande fraîcheur de sensibilité et d'imagination.
L'Histoire éthiopique traitant des loyales et pudiques amours de Théagène Thessalien et Chariclée Éthiopienne, écrite entre le IIe et le Ve siècle par un Héliodore qui aurait été évêque de Tricca en Thessalie, raconte en dix livres, très lentement, les aventures de la princesse Chariclée, qui fut exposée par sa mère, qui rencontra à Delphes le beau Théagène, qui fut longtemps séparée de lui et qui, après mille vicissitudes, telles que naufrages et enlèvements, et méprises et malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'épouser, la noble naissance de Chariclée ayant été reconnue au moment où on allait la mettre à mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de Daphnis et Chloé. Elle nous paraît assez insipide, encore qu'extrêmement fleurie. Mais il y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il créait lui-même l'enchantement de cette histoire.
Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, dès les premières pages du roman, l'écolier de seize ans y pouvait lire (en grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'être à moitié égorgé par des pirates: