C'était une jeune pucelle assise dessus un rocher… Elle avait le chef couronné d'un chapeau de laurier, et des épaules lui pendait, par derrière, un carquois qu'elle portait en écharpe. Son bras gauche était appuyé sur son arc… Sur sa cuisse droite reposait le coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa main dont elle soutenait sa tête, tenant les yeux fichés en terre à regarder un jeune damoiseau étendu tout de son long, lequel était tout meurtri de coups, etc.

Et deux pages plus loin:

Cette belle jeune fille se prit à embrasser le jouvenceau et commença à pleurer, à le baiser, à essuyer ses plaies, et à soupirer…

Et un peu plus loin encore:

Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par ci-devant endurés ne te sont-ils point satisfaction suffisante? Être privés de nos parents et amis, être pris par des pirates, avoir été deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons jusqu'ici essuyé!… Où donc arrêteras-tu le cours de tant de misères? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me violer et connaître honteusement, moi que Théagène même n'a encore point connue, je préviendrai cette injure en me défaisant moi-même, et me maintiendrai pure et entière jusques à la mort, emportant avec moi pour honneur funéral ma virginité incontaminée.

Lire ces choses-là,—dans un grec mignard,—au fond des bois,—à seize ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mère et sa tante—pourquoi cela ne serait-il pas délicieux et émouvant?…

Et dans ce même premier livre de Théagène et Chariclée, l'enfant Racine lisait l'histoire—assez brutale—d'un jeune homme trop aimé de sa belle-mère, c'est-à-dire, sous d'autres noms, l'histoire même de Phèdre et d'Hippolyte; si bien qu'écrivant vingt ans plus tard sa tragédie de Phèdre, il put se ressouvenir des pages d'Héliodore, alors troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'étang et dans les bois de Port-Royal.

C'est aussi dans ces bois et le long de cet étang qu'il composa les sept Odes de la Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en général; le Paysage en gros; Description des bois; De l'étang; Des prairies; Des troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins.

Ce sont des vers d'enfant, et c'est très bien ainsi. Certes le petit Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies. Quelques années plus tard, La Fontaine, dans sa Psyché, dira de lui: «Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages.» Mais, n'étant encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa forme les poètes descriptifs à la mode, et notamment Théophile de Viau et Tristan l'Ermite.

Ce Théophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il faut lire, du premier, le Matin, la Solitude, la Maison de Silvie, et, du second, le Promenoir des deux amants.