Ce qui est certain, c'est que Racine a très bien profité de Cézy,—et probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la compagnie de Molière, de Chapelle et de Boileau,—et, en outre, de ses lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques: qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric-à-brac des Orientales. Bajazet manque évidemment d'«icoglans stupides», de «Allah! Allah!», de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans le Bourgeois gentilhomme, joué l'année précédente, Cléante, déguisé en fils du Grand Turc, disait à M. Jourdain: «Que votre cœur soit toute l'année comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents.» Racine aurait pu se ressouvenir de cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas qu'il y ait songé. La couleur locale de Racine reste surtout intérieure. Mais enfin, dès le début, il marque, par quelques détails habilement placés, la civilisation où il nous transporte. Il nous fait connaître ou nous rappelle les us des sultans à l'égard de leurs frères, la loi du mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'après la naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers habituels des grands vizirs, ni le rôle des janissaires, ni celui des ulémas, ni l'étendard du prophète, ni la porte sacrée, ni les muets. Et même, çà et là, se détachent quelques vers, à demi pittoresques seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils indiquent:

Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets,
Peuple que dans ses murs renferme ce palais,
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies…
Nourri dans le sérail, j'en connais les détours…
Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins,
Né sous le ciel brûlant des plus noirs africains…

Au surplus, nous savons que, pour Bajazet, on chercha la fidélité du costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors à ces choses. Et enfin, si nous ne demandons à Racine que ce qu'il nous annonce dans sa préface, et qui est déjà beaucoup, à savoir «les mœurs et maximes des Turcs»,—et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,—nous trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse.

D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration de sérail qui échoue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir disgracié veut donner le trône au frère du sultan absent, en s'aidant de l'amour que ce frère a inspiré à la sultane favorite. La maladroite vertu du jeune prince vient déranger les plans du vizir, et le sultan, qui veille de loin, fait tout étrangler.

Nulle tragédie n'est plus enveloppée de mystère et d'épouvante. C'est bien le sérail, tel du moins que nous nous le figurons… Roxane, au moment où commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par l'intermédiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gardé à vue. Il y a des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du sultan. Nous sentons cela, dès la première scène, par l'entretien du vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoyé par Amurat pour demander la tête de Bajazet, a été supprimé sans bruit. Mais voilà qu'à la fin du troisième acte survient silencieusement un nouveau messager, le mystérieux nègre Orcan. Tous les personnages jouent leur tête et le savent. Si Acomat, ayant échoué dans son dessein, ne peut s'échapper à temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace générale et impartiale de mort. Ils ont tous la tête dans un nœud coulant qu'on n'aperçoit pas et dont le bout est là-bas, à Bagdad. Et, tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funèbre, nous avons l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond de la scène conclura le drame.

Cela est déjà assez «oriental», ne croyez-vous pas? Mais les personnages eux-mêmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si «francisés»?

Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type même d'une certaine espèce d'hommes politiques, et, en même temps, un Turc fort vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expérimenté et du ministre d'un despote soupçonneux et jaloux: ils n'impliquent aucune préoccupation de l'intérêt public, et le vizir ne compte, pour les réaliser, que sur l'intérêt personnel et immédiat de ceux qu'il y associe. Ce plan est hardi et assez compliqué. Comme il sait que le sultan, à son retour, le ferait probablement étrangler, il veut lui substituer son frère, qui est doux, charmant, et «de bonne mine». Roxane, souveraine maîtresse au sérail, a reçu l'ordre de faire tuer Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu. Bajazet épousera Roxane, sera sultan,—puis fera d'elle ce qu'il lui plaira. Acomat doit épouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour cela que Roxane, d'abord, ne se méfie point d'elle), et restera le véritable maître de l'empire. Il est bien sûr de son affaire; l'intérêt de Bajazet et de Roxane lui répond du succès.

Mais il a compté sans la fierté du jeune prince et surtout sans son amour pour Atalide. Il n'a pu soupçonner que cette petite fille irait mettre tout ce grand ouvrage à néant. La finesse d'Acomat est courte par un côté: elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec sérénité. Ce vieil homme ironique et rusé, qui a déjà eu l'esprit de survivre à plusieurs sultans et qu'une barque secrète attend toujours dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et, comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation, le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il débitait çà et là quelques versets du Coran et s'il émaillait ses propos de quelques métaphores incohérentes, je vous jure qu'il nous paraîtrait Turc avec intensité et de la tête aux pieds.

Je ne sais si la façon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale, et, à vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour répond assez à l'idée que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupières lourdes, aux lèvres rouges, désœuvrée et totalement dépourvue tendresse, de mièvrerie et d'idéalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le danger excite, et qui se tourne en cruauté quand ce qu'il désire lui échappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parlé: vous pensez donc bien que ce n'est pas de son âme qu'elle est éprise. Les sentiments de Roxane sont simples; elle est naïve et terrible. Elle a cru, sur les rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences, à l'amour de Bajazet. Lorsqu'elle soupçonne qu'elle s'est trompée, elle éclate en transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: «Prends garde! ta vie est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue!» Mais elle espère encore, et c'est pourquoi elle l'épargne. Quand elle ne peut plus douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la trompaient, elle lui fait cette étonnante proposition: «Je vais faire étrangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de m'aimer tout de suite:

Viens m'engager ta foi: le temps fera le reste