C'est dire qu'elle n'en veut qu'à son corps. (Mais sur quelles étranges caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors, qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible: «Sortez!»
Roxane est un des animaux les plus effrénés qu'on ait mis sur la scène. Elle est la plus élémentaire et la plus brutale des quatre amoureuses meurtrières de Racine.
Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanité plus épurée, plus tendre, je dirai: «plus chrétienne», font avec la sultane un contraste intéressant.
Il ne me paraît point que Bajazet soit un personnage aussi pâle qu'on l'a dit quelquefois.—Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par quelques côtés: ainsi il veut bien mentir jusqu'à un certain point,—et il a le mépris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu'à moitié, et c'est ce qui le perd,—et c'est aussi ce qui rend son caractère très attachant. S'il était tout à fait de chez lui, il mentirait jusqu'au bout, il épouserait Roxane sans hésitation,—quitte à la faire coudre après dans un sac,—et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste, délicat, profond, immuable.
Mais les mœurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et toute sensuelle de la sultane lui répugne. Il compare cette bête voluptueuse, qui halète de désir autour de lui, à sa petite compagne d'enfance, à la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est évidemment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a beaucoup tiré à nous.
Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout à fait vertueux! Ce pur jeune homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rôle d'une fâcheuse duplicité et qui lui donne une assez plate allure.—Mais d'abord, cette duplicité se borne à des réticences et à des silences: il laisse Roxane croire ce qu'elle veut.—C'est pire, réplique-t-on.—Attendez; voici par où Bajazet se relève. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai dit, il n'en a point peur; il la connaît; il vit avec elle; depuis qu'il est au monde, il l'a vue assise à son chevet. Entendez-le répondre à Acomat qui le presse d'épouser Roxane:
… Acomat, c'est assez.
Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez.
La mort n'est pas pour moi le comble des disgrâces.
J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces;
Et l'indigne prison où je suis enfermé
À la voir de plus près m'a même accoutumé.
Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée:
Elle finit le cours d'une vie agitée…
Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour, c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent à mentir comme il fait.
Et alors, à y regarder de près, son cas paraît digne d'une sympathie et d'une pitié immenses. Bajazet, c'est l'honnête homme engagé dans une situation fausse, contraint de s'abaisser moralement à ses propres yeux pour faire ce qu'il croit être son devoir,—et de revêtir des apparences équivoques au moment même où il est en réalité le plus héroïque. Le type devient ainsi très général. Tous ceux-là aimeront et comprendront Bajazet, qui ont été obligés de mentir et de soutenir péniblement leur mensonge, par amour, fidélité, «loyalisme», compassion, et pour épargner des douleurs à une autre créature. Ce rôle si compliqué, si gêné, si peu «avantageux» contient donc plus de tragique peut-être que les grands rôles des héros de tragédie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dît mieux,—oh! tout simplement dans quelque monologue,—à quel point il souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir supérieur lui impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage calomnié.
Dans ce drame où tout le monde ment, la petite princesse Atalide est encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la même excuse que Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien, d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le cœur dans un étau. Songez à ce que doivent être les sentiments d'une femme amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprès d'une autre femme, et le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible effort, et quelles craintes, quels soupçons, quelle jalousie! La scène où elle supplie son amant de se prêter à ce jeu et, tout de suite après, celle où elle croit qu'il s'y est trop prêté, sont d'une vérité particulièrement poignante. Avec cela, elle est délicieuse. Racine a voulu l'opposer fortement à l'esclave Roxane. Elle est comme la sœur-fiancée de Bajazet; ils ont été élevés ensemble dans un coin du sérail, tels que deux colombes dans une cour de mosquée. Cette petite princesse qui ment si bien, qui défend son amant avec tant d'énergie et qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grâces réservées et chastes de religieuse égarée dans un harem.