Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez bien, qui méconnaîtrai la force et la vérité d'Iphigénie et de Mithridate. Mais enfin on sent qu'entre ce décor et Mithridate ou Iphigénie, entre ce décor et ces vers d'Iphigénie, par exemple:
Mon respect a fait place aux transports de la reine,
ou bien:
Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses,
il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce décor et certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phèdre. Ces cris auraient fêlé les girandoles sur les guéridons d'or et d'azur.
Et c'est pourquoi Mithridate et Iphigénie me semblent les deux seules tragédies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque apparence peut-être de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux que l'Amour «croit des courtisans français»—et aussi les éternelles railleries de Taine, dont c'était la manie de ne voir dans les tragédies de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des Nouveaux Essais de critique et d'histoire:
Mettez (dit-il après avoir parlé de l'Achille grec), mettez en regard le charmant cavalier de Racine, à la vérité un peu fier, de sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du meilleur ton, respectueux pour les captives… leur demandant permission pour se présenter devant elles, tellement qu'à la fin il ôte son chapeau à plumes et leur offre galamment le bras pour les mettre en liberté… Une des causes de l'amour d'Iphigénie, c'est qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de Bavière, qui va épouser le dauphin de France.
Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de légendaires héros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans Mithridate, des rois à demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prêté quelque chose du langage, des sentiments et des manières qui passaient pour les plus nobles en son temps. Mais j'ajoute: «Pourquoi non?» ou «Qu'est-ce que cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'âme d'un gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas être quelque chose de fort intéressant? Est-ce que ses façons ne sont pas de fort belles façons, et qui supposent délicatesse morale, respect de la femme, fierté disciplinée, maîtrise de soi?» Mais, en réalité, il y a dans Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'élégance morales comme on les entendait au XVIIe siècle, avec l'allure et la grandeur héroïques comme elles nous sont présentées dans le théâtre grec. Racine mêle et combine l'humanité supérieure de l'antiquité avec l'humanité supérieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point absurde, le fond de l'âme humaine persistant sous les différences de costumes,—et Achille révolté (dans l'Iliade) étant assez proche parent de Condé rebelle.—Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des éléments de cette combinaison, l'élément «Louis XIV», domine un peu plus dans Mithridate et surtout dans Iphigénie que dans les autres pièces de Racine.
Et maintenant, quelques remarques séparées sur chacune de ces deux tragédies «pompeuses».
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