Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu'à Racine, et que Racine ne pensait qu'à Corneille, et que ce n'était pas pour s'entr'aimer.
L'épine au cœur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au cœur de Corneille Jean Racine. Oh! le délaissement du grand poète qui a oublié de mourir jeune! La douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et remplacé par une génération d'écrivains qui semblent avoir le cerveau fait autrement que lui! «Ma veine, dit Corneille dans une Épître au roi de 1667 (l'année d'Andromaque),
N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres;
Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps
Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans.
Au bout d'une carrière et si longue et si rude,
On a trop peu d'haleine et trop de lassitude;
À force de vieillir un auteur perd son rang:
On croit ses vers glacés par la froideur du sang;
Leur dureté rebute, et leur poids incommode
Et la seule tendresse est toujours à la mode!»
Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,—et l'attire. S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!… De ce trouble, je pense, naîtra Suréna, au lendemain du triomphe royal d'Iphigénie. On peut, sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien sur la dernière tragédie de Corneille. Il y a, du reste, quelque analogie de situation entre Suréna, qui est de 1674, et Bajazet, qui est de 1672. Même, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins douloureuse, est en réalité plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il dépend d'elle de sauver la vie de son amant Suréna, en lui commandant d'épouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tête de faire Suréna son gendre pour s'assurer la fidélité d'un serviteur trop puissant. Mais Eurydice—contrairement à l'habitude des héroïnes de Corneille dans la moitié de ses tragédies—n'a pas le courage de donner son amant à une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes; et, quand elle se décide, il est trop tard: Suréna vient d'être assassiné par l'ordre du roi. Nous voyons ici une héroïne de Corneille qui n'est plus cornélienne qu'en discours. Que dis-je! la forme elle-même s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent charmante tragédie. À un moment, Suréna ayant dit qu'il veut mourir pour se tirer d'embarras, Eurydice répond mélodieusement:
Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse,
Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice.
Le trépas à vos yeux me semblerait trop doux,
Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous.
Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume,
Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume;
Je veux, sans que la mort ose me secourir,
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.
Il y a là quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault. Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Suréna, «demeure immobile et sans larmes». Palmis, la sœur du héros, s'en indigne:
Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs!
Alors, Eurydice, simplement:
Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs.
Généreux Suréna, reçois toute mon âme.
Et elle meurt.—Un peu auparavant, dans Psyché (1671), Corneille avait su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du jeune et odieux Racine a pu être pour quelque chose dans ce suprême renouvellement du vieux poète.