De son côté, Racine ne pense qu'à Corneille. Il sait bien tout ce que disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent à son jeune rival les histoires d'amour: mais pour les tragédies politiques, pour les machines romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait Britannicus, mais Britannicus n'est qu'un drame privé, et n'a eu, d'ailleurs, presque aucun succès. Et alors Racine cherche… Il veut montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles discussions et délibérations historico-politiques. Il lui faut absolument un sujet qui comporte l'équivalent du grand dialogue d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la première scène de la Mort de Pompée, ou de la grande scène entre Pompée et Sertorius dans Sertorius. Il feuillette les historiens et les compilateurs d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,—et les chapitres de Justin où Pierre Corneille avait trouvé la situation du cinquième acte de Rodogune, et d'où Thomas Corneille avait tiré sa Laodice, ce curieux mélodrame qui fait songer tantôt à la Tour de Nesle et tantôt à Lucrèce Borgia. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut: Mithridate, vaincu, mais irréductible, exposant son projet d'attaquer les Romains dans Rome même. La voilà, la grande scène historique, celle qui lui donnera l'occasion d'être mâle, sérieux, sévère, et d'égaler Corneille sur son propre terrain!
Et d'une autre façon encore il rivalisera avec le vieux maître, et lui fera même la leçon.—Corneille a été amoureux toute sa vie, mais particulièrement à partir de la cinquantaine. On connaît ses innocentes et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques années avant la liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine lui-même. On connaît surtout les stances absurdes et délicieuses à la Marquise, où Corneille la somme impérieusement de l'aimer malgré ses rides, parce qu'il a du génie. À partir de là, Corneille se complaît à mettre dans son théâtre des vieillards amoureux: Sertorius dans Sertorius (1662), Syphax dans Sophonisbe (1663) et Martian dans Pulchérie, qui sera joué trois mois avant le Mithridate de Racine. Quand je dis «des vieillards…» ils n'ont guère que de cinquante à soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe siècle étaient si simples qu'un homme leur paraissait vieux, passé la cinquantaine. Et le vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et même le vieux Martian parle quelquefois en grand poète lyrique: mais tous trois sont des amoureux platoniques et singulièrement soumis. Le plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe, veut néanmoins la marier à son lieutenant Perpenna; et Martian accepte sans protestation et même avec reconnaissance d'être auprès de l'impératrice Pulchérie un mari qui n'usera pas de ses droits.
Sur quoi Racine se dit: «Je vais leur montrer, moi, ce que peut être l'amour chez un sexagénaire: le sentiment le plus fort, le plus exigeant, le plus douloureux, le plus féroce.» Il était d'ailleurs assez naturel qu'aux autres variétés de l'implacable amour il voulût ajouter celle-là, qui n'avait pas encore été peinte dans toute sa vérité. Racine complétait ainsi sa ménagerie de fauves bien disants. Et donc il conçoit et réalise Mithridate, rival de ses fils à cinquante-sept ans, et du premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractères du lamentable amour des hommes trop vieux.
Car vraiment tout y est bien: le désir d'autant plus furieux, qu'il se sent anormal, et que le vieillard épris sait bien qu'il ne pourra satisfaire que médiocrement la jeune femme qu'il aime et risque même d'y échouer tout à fait: d'où une sorte de honte qui l'empêche de parler directement de cet amour dont il est consumé. Mithridate ne déclare point en face à Monime qu'il l'aime: il attend d'être tout seul pour dire avec un râle: «Je brûle, je l'adore.» (Acte IV.) Oui, tout y est: le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une défiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur Monime et de la disposer à ce qu'il veut, c'est précisément Xipharès, celui de ses fils qui est aimé de Monime.—Tout y est: la torture continuelle du soupçon et, quand le soupçon est devenu certitude, la jalousie forcément meurtrière, par la rage de sentir que ce qu'un autre donnera à la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette inévitable pensée: «Si ce n'est moi qui la possède, que du moins ce ne soit personne.» Et c'est pourquoi Mithridate, à l'insupportable idée que, lui mort, Monime serait à Xipharès, n'hésite pas un moment à envoyer du poison à celle qu'il adore. Tout cela, compliqué par ce fait, que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de l'affection; et tout cela, en outre, poussé à l'atroce par la condition, la race et le passé de Mithridate, sultan oriental vaguement teinté d'hellénisme, habitué au sang, traqué comme une bête dans sa jeunesse, et qui a dû, de bonne heure, répondre aux crimes par des crimes, et trahir pour se défendre de la trahison: à la fois homme de désir et de volonté indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par laquelle il arrache à Monime l'aveu de son amour pour Xipharès convient singulièrement à son personnage.)
Mais si torturé, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand il est seul:
Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate.
Ma colère revient, et je me reconnais.
Immolons, en partant, trois ingrats à la fois…
Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis?
Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils!
Un fils que Rome craint, qui peut venger son père
Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?
Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis,
Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis?
Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse.
J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse.
Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver,
La céder à ce fils que je veux conserver?
Cédons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire
Des faiblesses d'un cœur qui cherche à se séduire!
Je brûle, je l'adore, et loin de la bannir…
Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir…
Quelle pitié retient mes sentiments timides?
N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux!
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous,
Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons,
J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
J'ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie.
Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
Un cœur déjà glacé par le froid des années!…
(Ainsi il se débat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa souffrance même, n'oublie pas son rôle et ses devoirs publics. Ruy Gomez n'est qu'un «gaga» lyrique auprès de lui.)
Songez-y bien: autant peut-être qu'Hermione et que Roxane, Mithridate amoureux était alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera isolé: ce n'est guère qu'au XIXe siècle que nous reverrons sur le théâtre l'amour dans de vieux cœurs et dans de vieilles chairs.
Et d'une troisième façon encore Racine pense à Corneille,—pour faire le contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornélie, aux Viriathe, aux Sophonisbe, aux Pulchérie, aux orgueilleuses et aux déclamatrices, il oppose les pudiques: Andromaque déjà, et Junie, et Bérénice, et Atalide,—mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire, le sublime de la décence, et à la fois de la fierté intérieure et de la modestie et de la «tenue»; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares; aimée de Mithridate et son épouse de nom en attendant qu'il ait le loisir de célébrer et de consommer le mariage; aimée en même temps des deux fils du vieux roi et aimant secrètement l'un d'eux; et qui,—les choses se compliquant encore par la fausse mort et la résurrection du vieux tyran,—se trouve, d'un bout à l'autre du drame, dans la situation la plus difficile, la plus comprimée, la plus délicate,—la plus fausse,—et qui semble la porter légèrement à force de franchise et de grâce, et de respect de soi, et d'héroïsme sans gestes: admirable de «tenue» (il faut répéter le mot, qui implique dignité et silencieux empire sur soi-même) depuis son exquise entrée au premier acte et sa douce requête à Xipharès:
Seigneur, je viens à vous: car enfin aujourd'hui
Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?