Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte, en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en rie (pierrerie, fleurie, orfèvrerie) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (frise, irise) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal! Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.

IV

Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à l'heure, ou encore cet admirable Récif de corail que je ne puis me tenir de citer:

Le soleil, sous la mer, mystérieuse aurore,
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux.
Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.

Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,
Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé: Blason céleste.

J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour émail,
Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
À l'Occident, où l'œil s'éblouit à les suivre,
Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.

Pour cimier, pour support, l'héraldique bétail,
Licorne, léopard, alérion ou guivre,
Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,
Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.