Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats étranges
que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,
Cet écu fut gagné par un baron du ciel.

Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,
Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.

Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie, ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M. de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous rappelez-vous le dernier sonnet de Persée et Andromède, quand les deux amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où ils vont se fondre?

D'un vol silencieux, le grand cheval ailé,
Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,
Les emporte dans un frémissement de plume
À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.

Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé;
Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume;
Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,
La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.

Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,
Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,
Aux amants enivrés font un tiède berceau;

Tandis que, l'œil au ciel et s'étreignant dans l'ombre,
Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau,
Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.

La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'œuvre la plus extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux», puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté, l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait, il l'a rêvé.

C'est pourquoi il a si bien traduit la Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne, par le capitaine Bernal Diaz del Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus longue pièce qu'il ait écrite: les Conquérants de l'or, sorte de chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:

Cependant les soldats restaient silencieux,
Éblouis par la pompe imposante des cieux.