Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule
Sur des sables lointains la Pacifique houle,
Dans une brume d'or et de pourpre, linceul
Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul
De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
En face, la sierra se dressait haute et sombre.
Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,
D'un seul coup, la montagne entière flamboya
De la base au sommet, et les ombres des Andes,
Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
Que le dernier sommet des pics étincela,
Puis s'éteignit.

Alors, formidable, enflammée
D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,
Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
Salua d'un grand cri la chute du Soleil.

À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus espagnoles que le Romancero, qu'on a pu lire dernièrement dans la Revue des Deux Mondes.

Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible, quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et dans l'histoire et de toutes les œuvres où l'humanité a le plus joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un Odi profanum vulgus dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet Sur un marbre brisé, où la bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue éclopée:

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...

Lisez les «sonnets épigraphiques»: le Dieu Hêtre, Nymphis Augustis sacrum, le Vœu. Comme ce sonnet de l'Exilée est touchant, encore qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO... SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:

Dans ce vallon sauvage où César t'exila,
Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,
Penchant ton front qu'argente une précoce neige,
Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.

Tu revois ta jeunesse et ta chère villa
Et le Flamine rouge avec son blanc cortège.
Et lorsque le regret du sol latin t'assiège,
Tu regardes le ciel, triste Sabinula...

V

M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens, rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où rêve Sabinula.