«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires, pressez-vous sur mes lèvres,» etc.—Il a trop, à mon goût, de solennelle phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais peu les efforts que j'ai faits pour l'obtenir si je ne me sentais appuyé par l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.—Il a des façons violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le développement d'un argument accessoire.—Le style, souvent excellent, n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs). On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»
Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que faire: c'est proprement un effet de rhétorique.
§2.—La première partie du sermon est donc toute d'exposition dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion et parfois quelque finesse.
L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le droit de n'être méprisable que devant soi.—Mais, au contraire, répond l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:
De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore, l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché. C'est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs, donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter. Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!
Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores), plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.
C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus tendres—mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut, dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment presque pareil:
Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,
Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;
Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.
Voulant du lourd secret dont je me sentais las
Me soulager au sein d'un bon dépositaire,
J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.
Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!
Il ne voit plus le sang épongé reparaître
À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.