«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à ses leçons toutes les dames de Pékin.—Ce qu'il dit est donc bien neuf? demanda Candide.—Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi, combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose connu ce qui traîne dans les livres?—Une centaine, répondit Kou-Tu-Fong.—C'est peu, dit Candide.—C'est beaucoup, dit Martin. Et combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?—Deux ou trois mille, dit Kou-Tu-Fong.—Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.—Je n'irai donc pas, grogna Martin.»
Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est sur les pages originales que nous nous arrêterons.
I
M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais, puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?
«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné[29].» Encore faudrait-il savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient[30].» Si cela est vrai, est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai, c'est que le xviiie siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit, Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux harmonieux.
C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est décidément pas dans l'essence de ce génie.
Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature, un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le Cid (et quelques scènes d'Horace et de Polyeucte), quelle âme étrange! et quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il s'est repenti du Cid et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir incontestable (Horace), puis d'un devoir plus douteux (Polyeucte) sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte, c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce, et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'Astrée et de la Clélie sur la femme et les doctrines du xvie siècle sur la séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà, croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois dans la pièce. Et Rodelinde (Pertharite), Dircé (Œdipe), Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (Othon), Eurydice (Suréna) etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent plus ou moins à ce surprenant Alidor de la Place Royale quittant sa maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme, qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est un Danois des anciens âges, un Northmann, un homme de fer et de glace, un monstre, un barbare.
Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse, le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures anciennes ou étrangères.
J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les œuvres clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses époques: il me semble que l'œuvre de Racine aurait alors une autre importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.
Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de malveillance et de chicane.