M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la préface de Britannicus, sa froideur en apprenant la mort de la Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de cœur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.

Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à l'indignation.

Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange, et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la Folle querelle de Subligny, et que plus tard les deux poètes se réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la Psyché de La Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine n'avait pas été si noire ni si impardonnable.

«L'allusion (malevolus poeta) n'est que trop claire, dit M. Deschanel à propos de la première préface de Britannicus. Voilà les petits côtés de l'humanité, même dans les grands hommes[31].» Mais ici les «petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?

Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous mêler de ces affaires de cœur, sur lesquelles les lumières nous font presque absolument défaut?

Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait quitte envers sa sensibilité[32].» Cela est fort spirituel; mais d'abord deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?

«Racine, qui avait flatté Mme de Montespan toute-puissante..., n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle cessa d'être en faveur[33]» M. Deschanel parle encore ici d'«ingratitude[34]». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne saurait le blâmer d'avoir loué Mme de Maintenon, qui avait du goût pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin, était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves, décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa cour à Mme de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il l'a faite à Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas mise.

On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir fait Esther et Athalie et d'avoir été dévot dans ses dernières années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car Pierre Corneille a écrit Polyeucte, a traduit l'Imitation, a été marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à Racine, c'est que son nom et son œuvre sont intimement liés au nom et au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa vie.

Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit le Tartufe: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine. Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été un fort honnête homme.

Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre littérature ont été par leurs mœurs, ou par leur probité, ou par leur bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le cœur bien pur pour marchander son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints? «Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des mœurs ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le cœur un peu sec[35].» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de Bérénice, M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?