L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à l'art.
Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien de son émotion et que l'artiste en tire des œuvres d'art. Cela suppose plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus, s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire»[36], observe malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son propre état, trouve peut-être quelque «divertissement»[37] dans cette étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.
Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»[38] la sensibilité de l'auteur d'Andromaque. De ce que le poète aime et sent plus de choses, en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins malheureux!
Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée, tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en chefs-d'œuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire Phèdre et Bajazet, tant mieux pour nous!
II
M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la civilisation[39].»
Comment Racine a été conduit à opérer ces savants mélanges, voici une page qui nous l'apprend:
Telles étaient les conditions de l'œuvre dramatique à cette époque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gréco-latine avait décidément triomphé; on était voué aux sujets anciens; quant à la forme, celle de la tragi-comédie, depuis l'aventure du Cid, ayant été écartée comme peu compatible avec les fameuses règles des trois unités (?), il ne restait que la tragédie toute pure. Le problème posé devant Racine était donc celui-ci: d'une part, chercher à faire les pièces les plus agréables au public contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou étrangers... Puisque la voie n'était vraiment ouverte et libre que du côté de l'antiquité, la difficulté était de rendre cette antiquité intelligible et acceptable à la société du temps de Louis XIV et à la cour, qui donnait le ton. Le poète ne pouvait donc produire que des œuvres mixtes, d'ordre composite, à peu près comme sont en architecture les édifices de la Renaissance, mi-partis du génie ancien et du génie moderne, au reste n'en ayant peut-être que plus de charme pour les esprits cultivés et subtils, épris, tout à tour ou en même temps, de toutes les modulations de la beauté[40].
Ces «modulations» diverses, M. Deschanel les démêle dans chaque tragédie avec une extrême finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses théories qui s'applique à tout le théâtre de Racine, je ne puis m'empêcher de signaler au passage telle observation de détail un peu trop ingénieuse à mon gré. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme à la façon de Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hanté par le romantisme des poètes de 1830 et croit en retrouver les caractères chez nos classiques. De là quelques assertions imprévues. Après avoir entendu «romantisme» au sens d' «originalité», il entend de nouveau, sans le dire, «originalité» au sens de «romantisme»; et il semble que cette confusion, volontaire ou non, joue à sa critique plus d'un méchant tour.
Toute la pièce, dit-il d'Andromaque, est, à vrai dire, une comédie tragique; et cette comédie résulte des flux et reflux continuels de ces trois amours contrariés. Andromaque pourrait se nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du Cid avait fait des tragi-comédies en le disant; Racine en fait sans le dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du romantisme[41].