De «mélange», je n'en vois point, et il me paraît bien qu'il y a là une équivoque. De ce qu'une passion développée dans une tragédie pourrait, si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comédie, s'ensuit-il que la tragédie où cette passion se déroule soit un «mélange» de comique et de tragique et, par suite, une œuvre romantique? À ce compte, la tragédie toute pure n'admettrait guère l'amour qu'au moment où il verse le sang, parce qu'alors seulement il devrait être réputé tragique. Tant qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il appartiendrait à la comédie. Si Andromaque est une «comédie tragique» parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degré ou les conséquences, et si «à tel passage on peut presque se figurer qu'on lit le Dépit amoureux»[42], le Malade imaginaire, qui admet l'ambition, passion tragique sauf les conséquences ou le degré, pourra donc être appelé tragédie comique, et peut-être qu'«à tel passage on pourra se figurer qu'on lit» Britannicus. (Au fait, il n'y a guère de différence de nature entre Béline et Agrippine.) Dès lors il n'y aura pas de tragédie ni de comédie de caractère qui ne puisse être qualifiée de romantique; car dans toutes on trouvera à la fois du comique et du tragique, toutes puisant au même fonds, qui est la vie humaine, et n'y ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour à tour sourire et trembler. Dire que telle tragédie de Racine est une comédie, c'est aussi vrai que de dire que telle comédie de Molière est une tragédie. C'est peut-être vrai si l'on considère l'effet produit sur certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser «romantiques» les œuvres de nos classiques qui peuvent prêter à ces remarques; car ni le degré inférieur du tragique n'équivaut au comique, ni le degré supérieur du comique n'équivaut au tragique. Et enfin, que la distinction des genres soit légitime ou non, on ne peut nier que Racine, comme Molière, ne l'ait très soigneusement observée.
Naturellement, ce qui, dans les Plaideurs, paraît romantique à M. Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers des Plaideurs suggèrent à M. Deschanel.
Que de fois, il y a cinquante ans, on a cité comme choses phénoménales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au second vers d'Hernani, la duègne entendant frapper à la porte secrète:
Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier
Dérobé?
Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-là? Eh bien! nous en avons ici un tout pareil:
Mais j'aperçois venir madame la comtesse
De Pimbesche[43].
Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici «de Pimbesche», a une grande importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'épithète «dérobé» n'en a absolument aucune?
«Tout cela n'est pas mis au hasard,» dit M. Deschanel parlant des libertés de la versification de Racine. Mais justement, bien des libertés semblent prises au hasard dans la versification romantique.
Il arrive, du reste, à M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de coupe parfaitement classique.
Tantôt, dit-il, le poète déplace la césure: