IV

En la trentième année, au siècle de l'épreuve,
Étant captif parmi les cavaliers d'Assur,
Thogorma, le voyant, fils d'Élam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
À l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur,

Il vit Hénokia, la cité des Géants. C'est le soir; ils rentrent dans la ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,

Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.

Le tombeau de Kaïn est au sommet de la plus haute tour. Voilà qu'un ange, un cavalier, sort des ténèbres, traînant après lui et ameutant toutes les bêtes de la terre, et charge d'imprécations, au nom du Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kaïn se dresse dans son tombeau, impose silence au cavalier et aux bêtes; il se souvient, et raconte sa sombre histoire.

Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre;
Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.

Il revoit l'Éden gardé par un Khéroub «chevelu de lumière». La nuit, il rôdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.

Ténèbres, répondez! Qu'Iavèh me réponde!
Je souffre, qu'ai-je fait?—Le Khéroub dit: Kaïn,
Iavèh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
Terrible.—Sombre esprit, le mal est dans le monde;
Oh! pourquoi suis-je né?—Tu le sauras demain.

Pour le punir, Iavèh l'aveugle «le précipite dans le crime tendu», lui fait, dans un accès de fureur, tuer son frère, qu'il aimait pourtant.

Dors au fond du Schéol! Tout le sang de tes veines,
Ô préféré d'Héva, faible enfant que j'aimais,
Ce sang que je t'ai pris, je le saigne à jamais!
Dors, ne t'éveille plus! Moi, je crierai mes peines,
J'élèverai la voix vers Celui que je hais.