Kaïn se vengera et il vengera les hommes. Quand «assouvi de son rêve», Dieu voudra détruire la race humaine par le déluge, Kaïn la sauvera. Le poète (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de génie) veut que l'arche ait été construite malgré Jéhovah et que Kaïn, son Kaïn immortel et symbolique, l'ait empêchée de sombrer.—L'homme, continue le vengeur, couvrira de nouveau la terre, non plus indompté, mais lâche et servile.

Dans les siècles obscurs l'homme multiplié
Se précipitera sans halte ni refuge,
À ton spectre implacable horriblement lié.

Mais un jour mon souffle redressera ta victime:

Tu lui diras: Adore! Elle répondra: Non!...

Afin d'exterminer le monde qui te nie,
Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
Près des bûchers hurlants le gouffre de l'Enfer;

Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,
Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
De l'holocauste offert demanderont le prix,
Surgissant devant eux de la cendre des justes,
Je les flagellerai d'un immortel mépris.

Je ressusciterai les cités submergées,
Et celles dont le sable a couvert les monceaux;
Dans leur lit écumeux j'enfermerai les eaux;
Et les petits enfants des nations vengées,
Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!

J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire.
Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas
Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!

Et ce sera mon jour! Et, d'étoile en étoile,
Le bienheureux Éden longuement regretté,
Verra renaître Abel sur mon cœur abrité;
Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile,
Tu t'anéantiras dans ta stérilité.

Kaïn se tait. Alors le déluge éclate, et...