Romantique encore, la scène où Néron se cache derrière un rideau. Pourquoi? parce que c'est «un moyen de comédie dont l'effet est tragique», par suite «un mélange tragi-comique»[46]. On cherche comment. Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique en elle-même, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagème de Néron fait souffrir et trembler, comment serait-ce «un moyen de comédie»?
La preuve que Britannicus n'est pas si romantique que le veut par endroits M. Deschanel, et même ne l'est pas du tout, c'est que, dans une page fort intéressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le même sujet traité dans la forme romantique: on assisterait aux expériences de Locuste, au banquet où Britannicus est empoisonné. À la vérité, je ne vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emblée cette conception du drame: tout dépendrait de l'exécution, qui pourrait être bonne ou mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-même, «romantique» a par moments un sens très déterminé et qui s'oppose à «classique». Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme l'originalité suprême et l'exalte à ce titre, il le prend ici pour une des formes du théâtre au xixe siècle et n'en fait pas grand état. Il loue même Racine d'avoir simplifié Néron selon la méthode classique, d'avoir négligé plusieurs des aspects de ce personnage «peint avec tant de verve et de brio par M. Renan»[47]. (Je crois que ce mot de brio, soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'Antéchrist, et qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Néron de Racine me plaît fort et me semble d'une grande vérité historique et humaine; mais le fou naissant et le cabotin paraîtraient un peu plus chez lui, que je ne m'en plaindrais pas.
Il faut savoir gré à M. Deschanel de n'avoir pas découvert le moindre romantisme dans Bérénice. Mais son sentiment sur la valeur de l'œuvre manque peut-être de netteté. Il déclare à trois ou quatre reprises que la pièce est «très faible» parce qu'elle manque d'action; mais il l'appelle d'autre part «une charmante tragi-comédie»[48], y trouve «sensibilité, éloquence familière et poétique, grâce pénétrante»[49], et dit qu'elle est «bien étonnante et filée avec un art infini»[50]. Comment une pièce peut-elle être à la fois si faible et si charmante?
Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquième acte. Je ne sais si M. Deschanel n'exagère pas un peu la turquerie de la pièce. La «couleur locale» chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui veut être traité dans des réflexions d'ensemble sur son théâtre. Mais, puisque l'ingénieux critique était en train, il aurait bien pu soutenir que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir jusqu'à un certain point, mais non au delà; il ne veut pas épouser une esclave par force; il a le mépris absolu de la mort: tout cela fait un mélange intéressant, très humain, très oriental aussi si l'on veut; mais il faut le vouloir.
Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est à la fois un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux, cruel, astucieux, et «qui plaide le faux pour savoir le vrai» dans des scènes «tragi-comiques[51]». Et voilà maintenant que «romantisme» est synonyme de complexité des caractères.
Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) «la forme la plus actuelle de l'art, par conséquent l'appropriation des sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois aux croyances et aux sentiments présents»[52]. Donc Euripide a fait œuvre romantique en traitant le sujet d'Iphigénie de manière à plaire aux Athéniens de son temps, et Racine en le traitant de la façon la plus agréable aux hommes du xviie siècle.
Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au vrai sens du mot «romantisme» et de montrer qu'Ériphile est déjà, sauf le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de 1830. Ériphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la société. Comme eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une créature fatale et qui porte avec elle le malheur partout où elle va:
Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
À rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].
Son amour est d'espèce sombre et farouche comme ses autres sentiments. C'est parce que Achille a brûlé sa ville et l'a emportée elle-même comme une proie dans ses «bras ensanglantés», c'est pour cela qu'elle l'aime, et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prête à la mort, y songeant dès la première scène, mélancolique jusqu'au désespoir, mais superbe encore et révoltée au moment même où elle cède à son destin.
Je périrai, Doris, et par une mort prompte
Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
Sans chercher des parents si longtemps ignorés
Et que ma folle amour a trop déshonorés, etc.[54].