Qu'est-elle qu'une bâtarde romantique, une sœur enragée de Didier, moins rêveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mère. Il ne serait pas impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.
M. Deschanel démonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragédie de Phèdre, nous fait toucher du doigt comment elle est composée, ce qu'elle garde d'Euripide et de Sénèque, ce que Racine y a mis du sien. «L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre romain, l'ordre français; je dis trois ordres de poésie et de civilisation[55].» Est-il vrai que les provenances diverses des trois ordres «s'accusent dans la conception et dans le style»? Car alors comment se fait-il que l'œuvre soit aussi harmonieuse?
Naturellement cette complexité d'éléments, leur appropriation au goût du xviie siècle paraît à M. Deschanel le comble du romantisme.
Notez qu'Euripide le premier avait été romantique en introduisant dans la tragédie les passions de l'amour[56]. Le style même d'Euripide est déjà romantique. En voulez-vous un exemple? On connaît la mystique invocation d'Hippolyte à Artémis, ce chant vraiment pieux et dont le ton rappelle celui des cantiques à la sainte Vierge: «...Ô ma souveraine, je t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux ni le tranchant de fer n'ont osé toucher, où l'abeille seule au printemps voltige, et que la Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.» Cette image (la Pudeur et ses eaux limpides), M. Deschanel la déclare «étincelante de fraîcheur romantique»[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est incohérente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hésite: qu'est-ce que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des érudits qui veulent lire Ηὡς au lieu de Αἱδὡς. Les pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours été, et au moins cela s'entend.
Esther, histoire de sérail, conte des Mille et une nuits, conte naïf, sanglant et par endroits sensuel, transformé par Racine en une tragédie élégiaque et pieuse, propre à être jouée dans un couvent par de petites pensionnaires, est assurément une œuvre singulière, étrangement complexe, avec ses «couleurs contrariées et harmoniques» comme dans un «merveilleux tapis d'Orient copié par les Gobelins»[58]. Mais enfin la variété des éléments d'une œuvre et le romantisme, est-ce donc une seule et même chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour se passer d'explication?—Dépêchons-nous de dire que M. Deschanel n'a, du reste, rien écrit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire des représentations d'Esther.
Athalie, dit M. Deschanel, est pleine «d'effets et de contrastes romantiques»[60]. Les contrastes se réduisent, ce me semble, à celui de la forme et du fond, à celui que fait «la férocité singulière» du sujet avec «les draperies éclatantes d'un style prestigieux et les couleurs de la poésie religieuse la plus sublime».—Athalie est encore romantique parce que la pièce est tirée de la Bible et que la Bible est éminemment romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient l'histoire et la littérature d'un peuple d'Orient et que le chef du romantisme a fait des Orientales.
Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goûter Athalie, à cause du fanatisme monarchique et religieux qui est l'âme de cette tragédie. Mais il goûtait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi d'Orient; il devrait donc goûter Joad parce que Joad, malgré quelques atténuations, est bien un prêtre juif. D'où vient que la vérité historique qui, là, lui paraissait chose romantique et par suite admirable—ou chose admirable et par suite romantique (car il hésite entre les deux vues)—n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et serions-nous plus enchantés de heurter l'un que l'autre dans la vie réelle?
Serait-ce point qu'Athalie est une tragédie cléricale? Mais il n'a jamais été nécessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de ses personnages. On peut même ne sympathiser pleinement avec aucun et cependant être ému et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre, de la vérité, de la grandeur, de la beauté. Quand j'irais, comme Voltaire un jour, jusqu'à préférer secrètement la vieille Athalie, cette Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fièrement ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse féminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-être pas moins subjugué par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son impérieux et héroïque dévoûment à cette foi. Remarquez que Joad est ou se croit profondément désintéressé, qu'il s'imagine travailler pour Dieu et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scène de la prophétie, il sacrifie à ce Dieu la vie de son propre enfant et que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empêche point de faire ce qu'il croit être son devoir dans le présent.—Les fanatiques sont gens fort curieux, surtout dans un drame, où l'on n'a rien à craindre de leur manie.
Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques, qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la foule qui ait besoin, au théâtre, de s'intéresser, comme elle le ferait dans la réalité, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours suffisamment «sympathique» en art, c'est la manifestation éclatante d'une passion ou d'une énergie humaine.
Jéhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation d'Iphigénie et qui soulevaient la colère de Lucrèce étaient-ils donc si aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet d'Athalie que dans celui d'Iphigénie en Aulide?