Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole comme un plomb, elle lance sa jambe en équerre, elle jette et présente la main avec des circuits caressants de pattes de homard, et tout cède à des manières si distinguées! Elle vous a des audaces d'une tranquillité! et des surprises d'une effronterie! et des ingénuités d'un raffinement! Ça empoigne, ça assomme, ça abrutit. Je voudrais la voir, une fois, jouer l'École des femmes et la Chercheuse d'esprit.»
Parmi toutes ses autres originalités, M. Weiss s'est donné celle de traiter l'École normale de prison. «...Pour intellectuelle que soit une prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus féconde, la plus riante de nos facultés, l'imagination s'y attriste...» Il ne nous paraît pas que la sienne se soit fort attristée à l'École, ni que cette prison l'ait comprimée plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe irréprochable, une extrême propriété de termes, un vocabulaire excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont très volontiers (oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais goût le plus authentique et jusqu'au précieux le plus avéré. Racine serait fort étonné d'être admiré pour «ses à-fond d'une brutalité froide et la souplesse de ses dégagements». Le Supplice d'une femme est «du trois-six d'éthique et d'émotion», et la Visite de noces est «de l'éthique absolue à cent degrés Gay-Lussac». Et voici l'image qu'inspire à M. Weiss la vivacité d'allure de Ma camarade: «Le filament microscopique le plus tortillé de la joie et de la fureur de vivre ne se trémousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette pièce.» Au fait, cela est très joli; mais diable! cela n'est pas d'une imagination anémiée. Et je ne vois pas non plus que l'École normale ait beaucoup gêné M. Weiss pour qualifier la Glu de «créature catapultueuse».
IV
Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme l'a été aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne trouvons-nous point, à défaut d'une doctrine dont je ne regrette nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des préférences ou des antipathies particulièrement tenaces?
Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, généreuses et variées. Il adore l'Athènes d'autrefois et ceux qui en ont exprimé l'âme, le Paris d'à présent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de connaître Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique, tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: «Éblouissant, ce boulevard, de deux à quatre, quand les filles de Sion débouchent par essaims...» Il n'aime rien tant que le théâtre de Sophocle, sinon peut-être celui de Meilhac et Halévy. Sur Corneille et Racine, il s'abandonne à des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribué que lui à mettre à la mode le parti pris très distingué de les admirer sans réserve, de tout voir chez eux, même des choses auxquelles il ne semble pas qu'ils aient beaucoup songé. Il découvre dans Polyeucte «tous les types et tous les phénomènes qui ont dû se produire durant les deux premiers siècles au cours de la révolution chrétienne». Après avoir cité la strophe: «Tout l'univers est plein de sa magnificence...,» il ajoute: «Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier: Hosannah! hosannah!» Tartufe ne l'amuse pas; mais Amphitryon! «La langue d'Amphitryon est la plus souple, la plus épanouie, la plus polie, la plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait écrite.» Quand il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire épique; et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave Feuillet et son délicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le cœur est supérieur à sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M. Weiss est à son paroxysme. Ses admirations sont égales autant qu'elles sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent effrénées: on ne saurait unir un esprit plus aigu à un délire plus abondant.
Mais, si son impression du moment le pénètre et le possède au point d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses admirations sont, ou peu s'en faut, égales, étant toutes sans limites, il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fréquemment et qui nous révèlent certaines préférences décidées et foncières.
En réalité, plus que Corneille, Racine et Molière, plus qu'Augier, Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et Beaumarchais—et Scribe et Dumas père. Il a la prédilection la plus tendre pour le théâtre du xviiie siècle et du temps de Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages qui nous l'expliqueront tant bien que mal:
Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une délicatesse et une générosité qui donnaient le ton à la littérature et le recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus à une grossièreté de sens moral qui rappelle le xviie siècle et même la vieillesse de ce siècle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et même Regnard, qu'il ne l'avait été en sa verdeur avec Molière et La Fontaine. Cette crudité a été la marque éminente de la littérature de l'époque de Napoléon III.
C'est là une de ses idées les plus personnelles et les plus chères, une de celles qu'il a le plus souvent développées, et dès janvier 1858, dans le plus long chapitre de ses Essais sur l'histoire de la littérature française. Il a d'ailleurs repris maintes fois et résumé ce chapitre célèbre:
...Le second Augier (celui des Effrontés, des Lionnes pauvres, etc.) est le produit d'un moment spécial de nos mœurs et de nos idées, et d'un moment triste. Ça été le moment du positivisme dur et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a été l'un des fruits de la révolution de 1851. Ce moment s'est marqué dans Madame Bovary, dans les Faux bonshommes, le Demi-Monde, le Fils naturel, les écrits philosophiques et historiques de M. Taine, toutes œuvres que caractérisent la conception mécanique de l'âme humaine, un mépris superbe de l'homme, un style sec et tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et des causes.