Et quels massacres des opinions enseignées et convenues!—Voilà deux siècles qu'on célèbre Tartufe comme le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. «N'était le parti pris d'école et presque de faction, écrit M. Weiss, on conviendrait que le Tartufe n'est amusant d'aucune manière.»—La critique traditionnelle exalte la bonté de Molière: M. Janet dégage de son théâtre la plus saine morale et la plus correcte; écoutez M. Weiss:
...Il est des choses sacrées sur lesquelles il faut être délicat à outrance; la société du xviie siècle ne l'était guère, et Molière pas du tout. Molière n'avait pas seulement la profonde immoralité qui est l'attribut commun et très probablement la condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la dureté de l'âme générale et l'inhumanité, défaut commun chez les écrivains et les personnages célèbres de son temps, seul défaut saillant d'un siècle où bien décidément le caractère et l'esprit français ont atteint leur point de perfection et d'équilibre. Il avait encore une certaine grossièreté de sentiment moral et des instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et à quoi correspondait, dans son style, un goût marqué pour les grossièretés de langage.
S'est-on assez extasié sur les femmes de Molière, Éliante, Elmire, Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle santé morale! M. Weiss nous déclare qu'il se sent «peu de penchant pour elles».
—Il semblait entendu, établi par une infinité de professeurs et de critiques qu'Esther était une fort belle élégie, mais un drame assez faible: M. Weiss l'appelle «un des plus vigoureux en sa suavité qui existent».—L'usage est de mettre Athalie au-dessus d'Esther: «J'ai, dit M. Weiss, la faiblesse de préférer Esther à Athalie.»—L'usage est de répéter que l'action dramatique manque un peu dans Bérénice. «Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus délicat des drames. Élégie tant que vous voudrez, mais élégie souverainement dramatique.»
Puis ce sont des rapprochements de noms et d'idées propres à troubler les esprits timides.—«On pourrait admirer, au troisième acte de Ma camarade, une psychologie racinienne.»—«Pour l'élan du geste il n'y a eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel, et encore!»—«Le truc du brigadier dans la Champenoise, c'est un des trucs de l'Ars amatoria d'Ovide.»—«Le prologue d'Amphitryon contient en germe Orphée aux enfers et la Belle Hélène.»—À propos d'Un chapeau de paille d'Italie: «Voilà la filiation: Molière, Paul de Kock, Labiche.»—Le drame d'Antony, étant un drame psychologique, «tient de la méthode du xviie siècle et des tragiques grecs», etc., etc.
Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprévus. Je cherche seulement à me rendre compte du singulier attrait de la critique de M. Weiss, à démêler par quel don ou par quels procédés il nous étonne. Je vois d'abord que, là où il est de l'avis de la majorité, il rafraîchit et fait siennes les opinions consacrées par l'extraordinaire vivacité de son impression. En outre, s'il saisit dans une œuvre quelque côté qui n'ait pas encore été aperçu ou signalé, il le met si violemment en lumière, il oublie si bien tout le reste que sa découverte prend tout de suite je ne sais quel air d'élégante impertinence et semble un défi à la sécurité des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui n'inventent rien. Comme M. Renan, à qui il ressemble par plus d'un point malgré la différence des tempéraments, M. Weiss affecte de ne voir et de ne présenter à la fois qu'un aspect des questions, et c'est par là qu'il nous surprend et nous intéresse si fort. Et qu'on ne dise point que le procédé est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les découvre; nous n'y aurions jamais songé sans lui; et c'est chose si rare et si précieuse que d'avoir dans la critique littéraire, où la tradition est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment personnelles! Quand, après nous être divertis aux fusées de M. Weiss, nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur l'œuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il a dans ses caprices d'imagination une sagacité qui voit loin, et de ses feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé.
III
Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque, au lieu que souvent la modération étudiée de tel critique sage et pondéré sue la pédanterie. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien d'étroit, de scolaire, de «livresque». Il sait la vie, il sait l'histoire; il connaît les hommes, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et à propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des mœurs des hommes qu'entêté du beau. À chaque instant on sent qu'il n'a pas toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas né spécialement pour en faire. À propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous trace de Henri IV, envisagé par certains côtés secrets, un portrait, avec preuves à l'appui, qu'il est impossible d'oublier. «...Il faut donc conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie bestiale qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais qui, au temps de sa jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire, choquait plus en sa nudité.»—À propos de Kléber, drame militaire, il développe ingénieusement et magnifiquement «le rêve oriental de Napoléon».—À propos du Nouveau Monde, de M. Villiers de l'Isle-Adam, le joli portrait des derniers précieux de la littérature contemporaine, et que je voudrais citer tout entier!
...Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des cénacles... Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste, expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni tête, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est, exactement, superbement comme elle est!...
Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss. Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui consiste à saisir des rapports inattendus entre les idées, et celui qui réside dans l'imprévu abondant des images. Il a de l'esprit comme Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec quelque chose de plus élégant dans le débraillé. Relisez les bouffonneries que lui ont inspirées les querelles de Sarcey-Perrin, Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les «notaires» de la Comédie-Française. Dans les portraitures d'acteurs et d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gêne! Ce rédacteur d'un journal austère déshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul Mounet, les détaille, les examine membre par membre. C'est d'une indiscrétion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus discret et non moins réjouissant de Mlle Alice Lavigne: