Je crois bien que M. Rabusson n'a rien écrit de plus attendri que ces lignes. Il n'y a aucune émotion dans ses romans. C'est d'une sécheresse qui me ravit. L'attitude de l'écrivain est continuellement celle d'un observateur un peu dédaigneux. Il a le tour d'esprit d'un moraliste et surtout d'un «maximiste»: on tirerait de ses livres toute une collection de maximes et réflexions, dont on ferait un joli manuel du mondain et de l'homme à bonnes fortunes.

Quant à la philosophie qui s'en dégagerait, vous avez pu l'entrevoir. Ce n'est en aucune façon le spiritualisme convenable et convenu des romans romanesques; c'est exactement le contraire de la philosophie de M. Octave Feuillet. M. Rabusson ne croit pas beaucoup à la liberté humaine (pas la moindre trace de lutte morale dans ses histoires), ni au bonheur de vivre (tous ses romans pourraient finir, comme l'Amie, par ces mots: «Pourquoi la vie?»).

On ne saurait douter qu'il n'ait mis dans le Roman d'un fataliste sa propre philosophie. Le livre est piquant, s'il n'est pas clair. Marc de Bréan, qui se dit fataliste, montre une surprenante activité et prend des initiatives devant lesquelles l'homme le plus énergique hésiterait. L'œuvre est-elle donc ironique? Ou bien M. Rabusson veut-il nous faire entendre qu'aux heures mêmes où son héros déploie le plus de volonté, il subit encore des impulsions irrésistibles et cachées et reste passif en pleine action? Mais, si ce point demeure obscur, ce qui ne l'est pas, ce sont les sentiments de Marc sur le monde et sur la vie. Voici de ses réflexions, au hasard:

... Je serai toujours un mauvais magistrat. Cette idée que des hommes peuvent juger des hommes, non pas seulement au point de vue utilitaire, mais au nom de la vérité, de la conscience universelle, de l'absolu, me paraît de plus en plus baroque et monstrueuse.

... La Providence est une divinité maladroite, qui ne fait rien pour raffermir son culte toujours chancelant, mal assis dans le cœur de l'homme; elle vous reprend d'une main (elle doit avoir des mains puisqu'on lui prête un doigt) ce qu'elle vous a donné de l'autre, de sorte que l'observateur attentif finit par s'apercevoir qu'il n'y a rien, dans ces alternatives de générosité et de rigueur, qui différencie clairement son action de celle du hasard au passe dix ou à la roulette.

... Je m'incline donc une fois encore devant la suprême inconscience, devant la toute-puissante déraison qui semble gouverner les choses humaines... Je me résigne; mais cette résignation me dégrade et m'abrutit: je la maudis.

Il y a donc dans ces romans mondains (ne vous y trompez point) la même philosophie à peu près que dans les Rougon-Macquart. Au fait, le fond des choses est le même dans les salons que dans les assommoirs. Mais ce qui distingue M. Rabusson, ce qui le sépare autant de M. Paul Bourget que de M. Émile Zola, ce qui le rattache aux conteurs d'il y a cent ans, c'est qu'il a le pessimisme fringant et que son fatalisme caracole. Il caracole presque trop: par exemple, dans ce passage de Madame de Givré, dix pages avant le coup de pistolet dont elle tue son amant en voulant tuer son mari—le seul coup de pistolet qui soit tiré dans les romans de M. Rabusson:

... Et leur causerie était joyeuse, intime et douce comme un simple bavardage d'amoureux. À les entendre, nul n'eût supposé que cette femme allait se mettre hors la loi, que tous deux allaient se mettre hors l'honneur.—Que pèsent, à ces heures-là, les systèmes complets de morale à l'usage des esprits philosophiques? La morale des philosophes est une morale de cabinet qui ne les suit guère dehors; tant qu'on raisonne doctoralement, inter libros ou inter pocula, c'est superbe, plein de simplicité, de grandeur et d'harmonie; mais deux beaux yeux que l'amour fait arder ont bien vite raison de toutes les rigueurs théoriques de ces belles doctrines, lesquelles, en de certains moments, sembleront toujours à quiconque ne les a pas inventées de simples jeux de savants. Et, fût-on soi-même l'inventeur du système réfrigérant dont on invoque le secours dans les grandes crises de la passion, on ne tarde pas à se dire, mettant de côté tout amour-propre d'auteur, qu'il n'y a pas de système qui vaille une caresse de femme aimée, ni de traité de morale que l'on puisse mettre en balance avec l'immorale, mais toute-puissante volupté d'un amour heureux.

Cela n'est-il pas d'un tour galant? Il est charmant, le style de M. Rabusson—pas toujours très pur ni exempt de toute phraséologie, mais fin, souple, aisé, élégant (c'est le mot auquel je reviens toujours). Tel de ses tableaux parisiens (le Concours hippique, si vous voulez, dans son premier roman) a la justesse et la vivacité d'une aquarelle d'Heilbuth ou de Brown-Lévis. Avec cela, surtout dans les analyses de sentiments, des lenteurs, des nonchalances, et quelquefois la longue phrase un peu traînante, la période fluide qui s'étale dans la Princesse de Clèves et qu'on retrouve encore dans les romans du XVIIIe siècle.

Tout cela ne laisse pas de faire à M. Rabusson une physionomie assez spéciale. On peut croire, à première vue, qu'il procède de l'auteur de Monsieur de Camors: il s'en faut du tout au tout. Oubliez Madame de Givré, écartez Jane Spring, qui me paraît fort embellie (Dans le monde), et quelques autres personnages un peu convenus, et vous reconnaîtrez que M. Rabusson a failli écrire plus d'une fois le roman naturaliste des mœurs mondaines (le naturalisme n'étant point une chose de forme, mais de fond). M. Rabusson serait donc quelque chose comme un Feuillet sans illusions et sans foi, avec un peu de l'esprit et du style d'un Crébillon fils ou d'un Laclos. Il serait fort capable d'écrire les Liaisons dangereuses de cette fin de siècle.[Retour à la Table des Matières]