JULES DE GLOUVET[54]
Les romans rustiques de George Sand ont merveilleusement fructifié. On trouverait aujourd'hui une bonne demi-douzaine de romanciers, jeunes ou mûrs, les uns éminents, les autres au moins distingués, qui n'écrivent guère que sur la campagne et sur ses habitants.
Ce goût n'est pas chose absolument nouvelle en littérature; il s'est déjà rencontré dans des sociétés d'une culture raffinée, au temps de Théocrite, au temps de Virgile, chez nous au siècle dernier; mais il est certainement plus fort et plus profond aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été.
Des professeurs vous diront que les anciens, qui ont tout connu, ont connu aussi bien que nous l'amour de la nature. Et là-dessus on cite, à la vérité, de fort beaux paysages, encore que très sobres, de Théocrite, de Lucrèce, d'Horace, de Virgile, surtout l'admirable cri des Géorgiques: «Oh! les champs, le Sperchius, le Taygète foulé par les danses des filles de Sparte! Oh! menez-moi aux fraîches vallées de l'Hémus, et que je m'y enveloppe de l'ombre éployée des feuillages!» Mais que sont ces impressions fugitives, ces brèves effusions éparses, auprès de l'enthousiasme continu et de l'immense amour qui possède l'âme entière de quelques-uns de nos contemporains?—C'est, dit-on, le même sentiment; ce n'est qu'une différence de degré. Mais cette différence même ne vous paraît-elle pas prodigieuse?
Notez que cette belle passion, qui éclate à certains moments chez quelques poètes anciens, s'est tue pendant des siècles et des siècles. Elle semble se réveiller chez les poètes de la Pléiade française, mais imitée, apprise, affaiblie; ce n'est vraiment qu'un reflet. Au XVIIe siècle, elle sommeille encore. Toujours on nous cite les trois phrases de Mme de Sévigné sur le rossignol, la fenaison et les feuillages d'automne, quelques vers de La Fontaine et l'allée de tilleuls de Mme de La Fayette: c'est peu. En réalité, l'étincelle jaillit de Jean-Jacques Rousseau; puis la flamme grandit, attisée par Bernardin de Saint-Pierre, par Chateaubriand, par Lamartine, par George Sand, par Michelet, et aujourd'hui elle consume délicieusement les tendres cœurs de faunes et de sylvains d'ailleurs très civilisés.
Je crois que les plus récentes conceptions de l'histoire du monde, surtout la théorie de l'évolution, ont contribué à développer ce sentiment. Au lieu que le XVIIe siècle, tout imprégné de philosophie cartésienne, mettait l'homme à part de la nature, nous nous sommes replacés au milieu des choses; nous nous sommes mieux saisis comme une partie intégrante et inséparable de l'univers visible; nous nous sommes sentis mêlés à tout le reste par nos obscures et profondes origines, plus proches du monde des plantes et des animaux, plus proches de la terre dont nous sortons, et nous l'avons mieux aimée. Cette idée est mieux entrée en nous, que l'homme n'est que l'effort dernier, l'épanouissement de la Vie totale. Et nous avons enfin entièrement connu à quel point la terre est belle, douce, mystérieuse, maternelle et divine.
Une curiosité assez nouvelle est encore venue fortifier cet amour, l'a nourri, entretenu, l'a préservé de l'ennui et des défaillances. Beaucoup d'écrivains de notre temps se sont épris des arts plastiques; plusieurs se sont fait des yeux de peintres et par là ils ont mieux joui de l'immense Cybèle. Il s'est trouvé des gens (et j'en connais plus d'un) qui l'ont adorée comme une maîtresse et comme une divinité, passionnément et dévotement; des fanatiques pour qui le meilleur plaisir ou même le plaisir unique a été le spectacle de la vie de la terre, de ses formes, de ses couleurs, de ses métamorphoses; des initiés capables de passer une journée au bord de l'eau pour voir l'eau couler, ou sous les bois pour respirer la fraîcheur féconde, pour entendre le bruissement des feuilles et la palpitation des germes et pour boire des yeux toutes les nuances du vert; capables d'y passer même la nuit pour y surprendre des effets de lune, pour assister à des mystères, pour s'enchanter de la féerie qui se lève dans les taillis aux heures crépusculaires.
Et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont rendus si différents des hommes d'autrefois, même des hommes d'il y a cent ans, il faut tenir grand compte de celle-là, et que cet amour de la nature a profondément modifié l'âme humaine (je ne parle, bien entendu, que d'une élite). Car cet amour suscite une sorte de rêverie qui nous apaise et nous rend plus doux, étant faite d'une vague et flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie universelle. Il nous emplit d'une sensualité tranquille et qui nous préserve des emportements de l'autre. Il nous fait éprouver que nous sommes entourés d'inconnu et réveille en nous le sentiment du mystère, qui risquerait de se perdre par l'abus de la science et par la sotte confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pensée, dans notre pays d'origine. Il nous insinue une sérénité fataliste, qui est un grand bien; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de nous-mêmes; et ce qui est charmant, c'est que nous la sentons qui s'endort et que nous nous en souvenons sans en souffrir.—Il serait beau de voir un jour (et pourquoi pas?) l'humanité vieillie, dégoûtée des agitations stériles, excédée de sa propre civilisation, déserter les villes, revenir à la vie naturelle et employer à en bien jouir toutes les ressources d'esprit, toute la délicatesse et la sensibilité acquises par d'innombrables siècles de culture. L'humanité finirait ainsi à peu près comme elle a commencé: les derniers hommes seraient, comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les membres de l'Institut d'aujourd'hui, et aussi beaucoup plus philosophes. C'est un peu le vieux rêve naïf de Rousseau et de beaucoup d'autres songeurs. Au fait, le bonheur final où la race humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conçoit bien mieux sous cette forme que sous celle d'une civilisation industrielle et scientifique. Seulement nous en sommes encore très loin. Nos faunes les plus convaincus ont des rechutes, reviennent à Paris, se laissent reprendre à l'attrait malfaisant des plaisirs artificiels, des curiosités inutiles, de la vie inquiète.
En même temps que nous aimons mieux la campagne, nous comprenons mieux les paysans. Les lettrés élégants du siècle dernier aimaient les paysans à la façon de citadins: ils en faisaient des peintures enjolivées et convenues, goûtaient surtout la «naïveté» des «villageois» à cause du contraste qu'elle fait avec la «corruption des villes». Aujourd'hui nos artistes trouvent les paysans assez intéressants en eux-mêmes. Ils les voient comme ils sont. Ils les aiment pour leur inconscience plus grande, pour ce qu'ils ont gardé de rude et de primitif, pour la poussée, plus forte chez eux, des antiques instincts, et parce qu'ils font partie de la campagne et sont en parfaite harmonie avec elle. Même on ne trouve jamais les paysans assez paysans. On peint de préférence les plus bruts, les plus intacts; on a des tendresses pour les «innocents» et les idiots, parce qu'ils représentent l'humanité presque toute neuve et toute fruste, et telle à peu près qu'elle dut sortir de l'âge du bronze. Là encore, dans ces préférences singulières, l'influence des découvertes ou des spéculations scientifiques est aisée à saisir et aussi ce goût de la réalité qui domine depuis trente ans dans la littérature. Comme nous regardons de plus près, nous voyons mieux l'inépuisable et divertissante variété des choses. Nos artistes ne décrivent plus, comme on l'a fait, la campagne ni le paysan en général, mais des paysans et des pays particuliers, souvent très différents les uns des autres, et avec leur caractère, leur esprit, leurs mœurs, leurs usages. Les romanciers se sont partagé la France, chacun nous peignant sa province natale ou celle qu'il connaissait le mieux; et l'on pourrait former, en réunissant leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la patrie française. Rappelez-vous le Berry de George Sand, la Touraine de Balzac, l'Alsace d'Erckmann-Chatrian, la Normandie de Flaubert et de Maupassant, la Provence de Paul Arène et d'Alphonse Daudet, la Lorraine d'André Theuriet, les Cévennes de Ferdinand Fabre, le Quercy de Léon Cladel et de Pouvillon... Et voici le Maine de M. Jules de Glouvet, dont je voudrais parler aujourd'hui.
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