... Lui, cependant, qu'on évitait dans l'ordinaire de la vie, qu'on entourait d'un superstitieux respect à certaines heures, n'écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d'un ton craintif:
—Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point, té!
... Il ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus rapproché de l'inconnu, qui l'attirait, que de ses semblables, qu'il n'aimait pas; il finit par découvrir des formes et des mouvements dans l'ombre, où les gens de la plaine passaient sans rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils causaient de lui; écouta dans l'espace où le surnaturel parle aux âmes simples, et entendit. On le faisait voir en lui répétant ce qu'il avait vu; on l'amenait à comprendre à force de lui expliquer ce qu'il avait entendu...
Qu'est-ce qu'il entend donc, le grand berger, et qu'est-ce qu'il voit? L'ombre, les souffles, l'indéterminé, je ne sais quoi, rien du tout; c'est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l'univers physique que l'enveloppe, le symbole de quelque chose d'inconnu, pressentir un abîme sous chaque forme visible, se croire entouré de forces insaisissables et inintelligibles, dégager le rêve de chacune de ses impressions, jouir des apparences et néanmoins s'apercevoir à chaque instant que nous ne comprenons rien au monde..., c'est être éminemment poète. Voilà par où cet innocent nous plaît. C'est si vrai, que nous sommes enveloppés de mystère! La science recule un peu la limite où il commence, et par là elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons clair à deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus qu'au delà de ce cercle de lanterne c'est le gouffre, c'est l'inexpliqué... Et pourtant, quoi qu'on en ait dit, le monde que la science nous permet de concevoir n'est peut-être pas si beau que celui d'André Fleuse. Sully Prudhomme s'écrie dans son enthousiasme candide:
Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
Où du vrai monde erraient les fausses apparences...
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien.
Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,
Il apparaît plus stable affranchi de soutien,
Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sûr. Nous avons sur le monde des notions que les anciens n'avaient pas; mais notre puissance d'imaginer n'est pas plus grande que la leur. Nous connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu'il y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc.; mais le voyons-nous? nous le figurons-nous? Non. Eh bien! alors, en quoi ce ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes? Nous le savons plus grand qu'ils ne le savaient: nous ne l'imaginons pas plus grand qu'ils ne l'imaginaient. Or, la poésie n'est qu'imagination et sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouirait que comme d'une machine bien agencée; il savourerait des rapports de nombre; il n'aurait qu'un plaisir de mathématicien: il ne rêverait jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible: nous en faisons ce que nous voulons.
Ce mystère répandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et violent, un drame de rapacité villageoise; et ainsi M. de Glouvet a su donner pour ressorts à son âpre poème le sentiment le plus profond et la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre: la superstition et l'avarice; l'une effarée jusqu'à l'hallucination; l'autre exaspérée jusqu'au meurtre.
Le fermier Buré a chassé le vieux Robine, son beau-père, à qui il doit le gîte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver Fleuse; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie, une enfant sage, naïve et droite, et qui vénère son grand-oncle le berger. Fleuse, silencieux, ramène le vieux Robine chez Buré: «Vous devez quatre mois; faites-le souper.» Buré et sa femme geignent et réclament. Fleuse ajoute: «T'as son bien; soigne-le.»—Mais quelques jours après le vieux Robine est trouvé pendu chez son gendre. Fleuse vient et devine que c'est Buré qui a étranglé le bonhomme, puis l'a pendu à l'une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux il découvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Buré). Et avec de grands gestes et des «mots» il maudit la maison en partant. Dès lors le malheur s'abat sur la ferme; les récoltes manquent, les bestiaux meurent, et Buré chaque nuit voit revenir le pendu... Il vient enfin supplier Fleuse de le délivrer; il se traîne au bord de la fosse où le berger vient justement de prendre un loup... Le loup saute par-dessus Buré fou de terreur et qui se croit changé en «garou»... Le malheureux s'adresse à Marin Longevin, un marchand de miel, un gars qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s'il «conjure le sort». Marin échoue... Marin et Buré essayent alors, pour vaincre le grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se défend, saute sur les épaules de Marin, le chevauche dans une course éperdue... Marin se repent. Il a été le promis de Louise; il obtient d'elle son pardon, Louise l'amène au grand berger et au bouc Noiraud, qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi... Buré vient encore supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible... Buré saisit une fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient, reconnaît son ennemi, se jette sur lui furieusement, et après une lutte fantastique le bouc, vainqueur de l'homme, le précipite dans le «Puits-à-l'Anglais».
Je ne veux pas savoir si le crime de Buré n'est pas un bien gros crime pour un petit profit, ni si l'innocent ne fait pas preuve de beaucoup de sagacité pour un innocent dans la scène où il convainc de meurtre Buré le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui dénoue le drame redouble encore l'impression d'épouvante et de mystère: il convenait qu'un animal eût un rôle, et un rôle humain, dans une histoire d'hommes si voisins de l'animalité primitive. Et c'est aussi une idée grande et belle d'avoir fait de l'innocent un juge et un justicier, d'avoir fait briller dans ce cerveau trouble une seule lumière, la conscience, qui apparaît alors comme quelque chose de primordial, d'inexpliqué, de divin. Cet idiot a de brèves paroles qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par là le drame s'agrandit encore, revêt par endroit une majesté de poème symbolique. Vraiment le Berger est un beau livre. Je ne me demande plus du tout s'il a été écrit par un magistrat; cela m'est devenu fort égal; et si, avec une mauvaise foi insigne, je me suis livré à cette recherche irrévérencieuse à propos des autres livres de M. de Glouvet, c'est que peut-être ils ne sont pas à la hauteur du Berger.[Retour à la Table des Matières]